Geneviève Morin

Anglicisation, déclin… Est-ce qu’on doit s’inquiéter du français au Québec?

par Geneviève Morin, le 22 septembre 2022


Mai 2022: Québec adopte la réforme de la Charte de la langue française. Ce qu’on connaît plus particulièrement sous le nom du projet de loi 96 prévoit de nombreux changements, comme l’application de la langue française partout et systématiquement, y compris au travail et en entreprise. Parallèlement, une campagne publicitaire d’Upperkut menée pour le compte de la FTQ, réitère l’importance de parler français dans son milieu de travail. La clochette d’alarme ne sonne pas seulement au Québec: dans un rapport diffusé en février 2022, «l’Académie française a dénoncé une “envahissante anglicisation” du français dans les communications des entreprises, mais aussi des institutions.» Cette question de l’anglicisation traverse également les récentes données du recensement 2021, publiées par Statistique Canada, qui indiquent que le poids démographique du français au Canada est en baisse.

«Le français ne va pas plus mal qu’avant.»
Si on pose la question au professeur de publicité au Département d’information et de communication de l’Université Laval, Christian Desîlets, toutes les langues sont confrontées à de nouveaux défis, en dépit de leur époque: «La première question à se poser, quand on s’interroge sur la qualité du français, c’est: est-ce que la langue se dégrade? De mon côté, dans toutes les études que j’ai lues, les impressions et les conclusions sont très souvent les mêmes. Peu importe l’époque ou la génération, les recherches démontrent clairement qu’il n’y a pas de dégradation du français. Si la perception que la langue est en péril est ponctuelle, c’est probablement parce qu’on prend toujours en point de référence le français institutionnel. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’aucune langue n’est parlée à la perfection et que les fautes sont, hélas, très courantes, peu importe la langue maternelle des individus. Les langues sont vivantes, elles existent à travers les communications et leur statut précaire ne peut pas découler des régionalités qui l’éloignent de l’institution qui les régit. Malheureusement, c'est la réalité.» Il semblerait donc que le français ait, tout comme les autres langues dans le monde, son lot de défis et de dangers. Ce qu’on peut penser, à la suite de la réflexion du professeur Desîlets, c’est qu’une langue qui vit en est une qui évolue. Et qui dit évolution du vocabulaire dit aussi déplacement des enjeux.

Anglicisation et Internet
La généralisation de l’Internet et des réseaux sociaux comme outils de communication sociale, commerciale et institutionnelle a apporté énormément de changements dans la manière de communiquer, autant sur les plateformes web qu’à l’intérieur des milieux de travail. Aujourd’hui, les communications n’ont plus de frontières et les réseaux sociaux nous renvoient l’image d’une langue anglaise forte, dominante et grandissante. 

Au cœur de l’enjeu d’anglicisation, nous retrouvons sans surprise les domaines de l’Internet et du numérique. «La communication est à la remorque de la technologie, souligne Christian Desîlets. L’invention de l’imprimerie a aussi révolutionné notre manière de communiquer et oui, il est clair qu’Internet a un impact important sur le développement de la langue. Ce qu’il faut savoir, c’est que la technologie se développe dans une sphère anglophone. L’anglais est aussi la langue de la business, si vous me permettez l’anglicisme! C’est également la langue du capitalisme et donc souvent des échanges internationaux. Quand vous êtes un·e spécialiste des communications, en agence, en marketing ou en développement technologique, vous êtes constamment confronté·es aux questions de terminologies et de traductions, puisque de nouveaux mots sont inventés dans une langue qui n’est pas le français. C’est pourquoi les communicateur·trices évoluent dans un contexte professionnel qui les incite à utiliser abondamment l’anglais, ou à être très créatif·ves dans l’usage du français. Ainsi, dans certains domaines, on s’éloigne de l’usage normatif de la langue, que ce soit parce que le terme n’existe pas en français ou parce que les gens n’auraient pas la référence si ce terme était traduit.» 

Un fossé entre les générations
Quand on voit le premier ministre sortant, François Legault, se battre pour la défense du français au Québec, on peut s’interroger à savoir si cette question de langue n’est pas plutôt un enjeu générationnel. Christian Desîlets pense qu’il y a une réflexion à avoir sur ce sujet: «les millénariaux sont nourris par les médias sociaux et par ce que j’appelle une culture universelle, c’est-à-dire par des publicités, des médias et du divertissement qui proviennent d’un peu partout dans le monde. Cette tendance à l’universalité accentue le fossé entre les générations précédentes, qui, par exemple, se souviennent des enjeux de la langue au Québec, dans les années 1960-1970. » On peut aussi penser que l’émotivité du débat concernant le français au Québec ne touche pas autant les jeunes que les générations plus vieilles. Peut-on penser que le caractère accéléré de la mondialisation éloigne les jeunes des débats nationalistes, comme celui de la langue? Peut-être. Pour le professeur Desîlets, «les jeunes ne voient probablement pas le déclin du français parce que cette génération le respire comme elle respire l’air frais. Pour les jeunes, il n’y a pas de menace réelle.» 

L’éducation et la politique
Si l’état de la langue française au Québec crée autant de débats, c’est peut-être parce que l’éducation de la population à propos du sujet est déficiente. Christian Desîlets insiste d’ailleurs sur l’importance de la politique dans la société: «La politique, c’est un travail de fond. C’est de l’éducation, ce sont les discussions qui amènent des changements de mentalité ou une meilleure connaissance de notre culture et de nos enjeux en tant que nation. La communication politique ne se limite pas simplement à de la publicité, c’est pourquoi la campagne d’Upperkut me laisse perplexe. Je me questionne quant au message qui se cache derrière cette publicité et je me demande s’il sert à promouvoir un projet de loi, donc la politique, ou le bien commun, soit les droits et libertés. C’est d’ailleurs un problème que je constate de plus en plus souvent; la politique et la partisanerie se confondent aux yeux du public et les réseaux sociaux n’y sont pas pour rien. Les médias d’informations et de nouvelles ne sont plus le quatrième pouvoir, ce sont les médias sociaux qui le sont. Sur ces plateformes, on peut voir grandir une méfiance à l’égard des médias d’information, qui ont pourtant comme mission d’informer et d’éduquer, soit deux fonctions propres à la politique. Ce qui m’inquiète le plus à propos de la langue concerne l’articulation de la pensée. Je le constate dans mes classes: les générations lisent de moins en moins et c’est l’articulation de la pensée critique, mais aussi de la construction grammaticale qui en paient le prix. Est-ce que ça découle d’une surexposition aux réseaux sociaux? Je ne sais pas. On devrait s’intéresser à cette tendance contemporaine, à mon avis.» 

Et si le professeur Desîlets nous lançait sur une piste intéressante… Est-il possible de croire que la plus grande menace d’une langue soit que sa population ne lise plus?

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