Normand Miron

Vivre le moment pesant

par Normand Miron, le 11 août 2016


Mal du siècle, la dépression fait partie de notre quotidien. On connaît tous un collègue, une amie, un parent qui en a souffert. Toutefois, les tabous demeurent. On en jase ici avec quelques professionnels de la communication qui sont passés par là, dont moi.

Groupe. Pour avoir souffert moi-même de dépression, je sais à quel point c’est un sujet personnel, très délicat. Je vous remercie d’avoir accepté d’en parler ici. Dans vos propres mots, qu’est-ce que la dépression ?

Marie-Claude : C’est une souffrance sans nom qui apparaît sans issue quand on est dedans. Une souffrance qui se nourrit de l’isolement — le sentiment qu’on est seul(e) à vivre ça.

Sophie : C’est vrai! Chacun la vit à sa façon, avec ses propres images, son propre vécu. On parle de maladie mentale, mais pour moi, c’est une maladie, point. Elle n’est pas que psychologique, elle affecte tout notre corps.

Marie-Claude Ducas, journaliste indépendante et auteure

Ça arrive à qui ?

Valérie : Ça touche tous les travailleurs des industries qui carburent à la pression, à la compétitivité très élevée et à la sécurité d’emploi très faible. Comme la nôtre.

Marie-Claude : On pense que la dépression n’atteint que les faibles, mais depuis que j’ai fait mon coming out, j’ai été étonnée de constater le nombre de personnalités connues de notre industrie qui m’ont confié avoir souffert de dépression. Des gens que l’on penserait invincibles.

Et vous, ça vous est arrivé comment?

Sophie : La classique. Un boulot dans un nouveau domaine très exigeant. Qui allait contre mes valeurs. Mon corps m’avait pourtant envoyé des messages : la perte de voix, la perte d’appétit, les maux de tête. Des messages très clairs qui m’ont pourtant pris un certain temps à entendre...

Valérie : Avec le recul, je réalise que j’étais mal préparée quand je suis arrivée dans le milieu. Oui, c’est un milieu excitant qui se renouvelle sans cesse, mais il faut faire attention : ça prend un rythme de vie équilibré. Mais quand tu es jeune, tu veux faire ta place, tu veux tout donner. Pour l’avoir fait, il n’y a personne qui peut travailler 100 heures par semaine sans se brûler. Impossible.

Valérie Charest, gestionnaire, Bénévolat d’entraide aux communicateurs (BEC)

Comment ça se passe « après » la dépression ?

Marie-Claude : Au début, c’est la peur de se faire cataloguer comme faible, incapable. Mais éventuellement, tu finis par accepter l’imperfection, la fragilité, le chaos. Tu passes par-dessus tes propres préjugés. Tu arrêtes de faire semblant et tu avances.

Sophie : C’est pas facile, ça ébranle tous tes piliers, toutes tes convictions. Tu vas gratter le fin fond de toi-même. Ça fait mal. Hé que t’en brasses de la m... (RIRES!)

On guérit?

Valérie : C’est pas Valérie du BEC qui parle, mais Valérie l’ex-dépressive. Selon moi, non. Oui, on peut s’en sortir, on peut se contrôler, et tout ça. Mais suite à ma dépression en 2010, je ne suis jamais revenue la personne que j’étais avant. Il y a comme une petite joie de vivre qui est morte. Oui, Valérie a grandi. Mais elle s’ennuie en maudit de celle d’avant par contre.

Sophie : Ça laisse une cicatrice, en effet. Je sais que je ne peux plus ignorer les signes que m’envoie mon corps. Sinon, je connais la suite... Mais avec le recul, c’est la plus belle chose qui me soit arrivée dans la vie. Je me dirigeais vers un mur, j’ai changé de direction. J’habite maintenant à la campagne avec mes enfants et mon chum. Et je travaille dans une entreprise humaine — oui, ça existe! Je suis heureuse.

Sophie Brasiola, coordonatrice marketing, BRP

Un conseil à ceux qui se demandent s’ils sont en dépression?

Valérie : Pourquoi laisser les choses s’envenimer ? Pas besoin d’être malade pour consulter un psy. C’est sain de parler à quelqu’un qui peut peut-être nous faire voir les choses sous un autre angle, sans jugement. Je sais, c’est tellement difficile! Mais croyez-moi, c’est l’étape la plus importante vers quelque chose de positif, de mieux.

Marie-Claude : En effet. Une fois qu’on s’ouvre, on peut être étonné de tout ce que l’on peut faire et de tout ce que ça peut amener de positif.

Sophie : Et c’est correct de dire : non. C’est correct de se protéger. À nous de faire nos propres choix. Avant, c’était important pour moi de faire plaisir à tout le monde, maintenant, j’ai décidé que j’allais m’aimer moi aussi. :)

En tout cas, moi je vous aime ben gros les filles!

Les services du BEC sont disponibles gratuitement aux personnes qui œuvrent dans le domaine de la communication marketing : agences, médias, clients, boites numériques, pigistes. Comme le dit Marie-Claude, si vous vous demandez si vous avez besoin d’aide, c’est que c’est probablement le cas.
1 888 355-5548


Entrevue avec Marie-Claude Ducas

Entrevue avec Sophie Brasiola

Entrevue avec Valérie Charest

Pointe de conversation sur le BEC


Article paru dans le Grenier magazine du 9 mai. Pour vous abonner, cliquez ici.



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