
Source : FB de Jean-Philippe Cipriani
Ce matin je suis tombé sur une publication de Jean-Philippe Cipriani qui avançait que la techno-anxiété était en train de remplacer l’éco-anxiété. Certains disaient plutôt qu’elle vient simplement s’ajouter à la liste. Peu importe. La formule m’est restée en tête parce qu’elle décrit assez bien notre rapport collectif grandissant à l’intelligence artificielle. Je m’amuse même à faire des liens avec les phénomènes de panique satanique.
Cela dit, on a de bonnes raisons d’être prudents. Mais la prudence ne doit pas se transformer en immobilisme.
Je le vois particulièrement dans le milieu culturel. Les inquiétudes sont réelles: droit d’auteur, rémunération, emplois, appropriation des œuvres, transparence des modèles, déferlement de contenu synthétique médiocre. Ce ne sont pas des peurs inventées par des gens qui auraient simplement « peur du progrès ». Les créateurs ont vu des plateformes bouleverser leurs revenus, leurs façons de rejoindre le public et leur pouvoir de négociation. Ils savent très bien qu’une technologie peut créer énormément de valeur tout en déplaçant cette valeur loin de ceux qui créent. Je conçois que cette méfiance est donc parfaitement rationnelle.
Là où je décroche, c’est quand cette prudence devient un réflexe de rejet ou de jugement social.
Dans le domaine de l’innovation, la peur et l’immobilisme représentent un plus grand danger que l’innovation incontrôlée. Parce que la meilleure réponse à une technologie qu’on craint reste de la comprendre. De la tester. D’en connaître les limites. D’apprendre où elle est utile, où elle ne l’est pas et où il faut mettre des règles.
Je le constate dans mes cours, mes mandats et mes productions. Plus on manipule ces outils, moins ils ressemblent à une espèce de force magique qui va tout avaler. On voit leurs forces, mais aussi leurs faiblesses.
On apprend surtout à reprendre du contrôle.
Et il faut arrêter de confondre le « AI slop » avec l’intelligence artificielle elle-même.
Des textes sans pensée, des images génériques, des vidéos produites à la chaîne par quelqu’un qui cherche simplement à sauver du temps, c’est mauvais. Mais juger toute l’IA à partir de ça reviendrait à juger la technologie des courriels à partir du spam.
Pensons à un métier qui prend de plus en plus de place dans les équipes créatives: le « creative technologist ». Quelqu’un qui se tient justement entre la création et la technologie, qui prototype, expérimente, code parfois, assemble des outils et cherche à transformer une intention créative en expérience.
Je trouve ce métier intéressant précisément parce qu’il ne fait pas disparaître le geste humain. Mais assurément, il le déplace.
La direction artistique demeure. Le jugement demeure. Le goût demeure. L’idée demeure.
La technologie devient un matériau de plus.
Le Québec a toujours eu une capacité remarquable à créer avec peu, à hybrider culture, design, technologie et débrouillardise. Ce serait assez paradoxal qu’au moment où une nouvelle couche technologique transforme presque tous les secteurs, notre réflexe collectif soit surtout de nous en protéger et de rester à distance.
Il faut encadrer. Il faut protéger. Il faut accompagner ceux qui risquent d’être déplacés.
Mais il faut aussi apprendre et comprendre.
Si on veut avoir notre mot à dire sur la façon dont l’intelligence artificielle transformera notre culture, notre économie et nos métiers, il faut être autour de la table.
Pas dans le corridor à avoir peur de ce qui se décide à l’intérieur.
P.-S. - Oui, j’ai utilisé l’intelligence artificielle pour écrire ce billet.
Et je trouve assez pertinent de vous expliquer comment.
J’ai d’abord dicté à ChatGPT l’ensemble de ma réflexion, mes arguments, mes nuances, mes exemples et la direction que je voulais donner au texte. L’outil m’a ensuite aidé à structurer cette matière et à produire une première version. Puis je l’ai reprise, modifiée, coupée, déplacée et j’ai réécrit des segments à la main.
L’outil participe donc à mon processus d’écriture. Il ne pense pas à ma place.
Les idées, les positions, les nuances et le cœur de la réflexion restent les miens. Et c’est précisément pour cette raison que je suis de plus en plus perplexe devant l’utilisation des « détecteurs d’IA » comme arbitres de la valeur ou de l’authenticité d’un texte.
J’ai soumis certains de mes textes à différents détecteurs et obtenu des résultats radicalement différents. J’ai même vu des textes écrits majoritairement à la main être considérés comme entièrement générés par IA par un outil, alors qu’un autre leur attribuait une proportion beaucoup plus faible.

Résultat pour ce texte, et je sais que c’est faux.
Ça devrait déjà nous rendre prudents.
nonobstant l’Art littéraire lui-même, je pense qu’on pose la mauvaise question.
Un texte est-il intéressant? La réflexion est-elle originale? L’auteur maîtrise-t-il son sujet? Est-ce qu’il apporte quelque chose? Peut-il défendre ce qu’il écrit?
Ça m’intéresse beaucoup plus que de savoir quelle proportion d’un texte aurait été tapée directement dans un traitement de texte plutôt que dictée, réorganisée ou retravaillée avec un outil d’intelligence artificielle.
Utiliser l’IA ne dispense pas de penser.
Et utiliser un détecteur d’IA ne dispense certainement pas d’avoir du jugement.
