Mon prétexte : la fête des pères. L’intention : le raconter. Mon ambition : jeter un regard dans le rétroviseur pour se rappeler d’où l’on vient.
Mon père a fait son cours d’ingénieur en électronique à MIT. Il a aussi travaillé pour IBM pendant 11 ans. C’était prestigieux un job chez IBM dans les années 60. MIT jouissait aussi d’une belle réputation.
Marcel Roy, 50 ans plus tard, tenant un cliché de lui-même lors des essais du système d’affichage de l’Hippodrome de Trois-Rivières, vers 1976.
Au cours de sa vie, mon père a eu quelques entreprises. Il détestait avoir un patron. Dès mon adolescence, j’ai suivi ses traces et j’ai travaillé avec lui dans ses entreprises en informatique et en robotique. J’étais vaillant et habile, j’avais de bonnes aptitudes en électronique. Très rapidement je voulais éviter le jugement des employés me taxant de « fils à papa ». Il n’était donc pas question que je l’appelle papa. Depuis ce jour, je l’ai toujours appelé Marcel. Avec le recul, je me rends compte que ça n’a probablement rien changé. J’ai dû me faire croire que ça réglait le problème. Au final, je constate que ça m’a éloigné de mon père, mais j’ai développé une certaine complicité avec mon patron. Je doute en être sorti gagnant.
Enfant, mon père s’est beaucoup occupé de moi. Du plus loin que je me souvienne, il était à quatre pattes par terre et il jouait avec moi. Un beau souvenir de mon enfance est ce rituel de fin de soirée, juste pour étirer ce moment avant d’atterrir au lit Il m’embarquait sur ses épaules et on faisait la tournée de chacune des pièces pour les saluer une à une, accompagné d’une inclinaison vers l’avant en guise de salut. « Bonnnnne nuiiit la salle de bainnnn…bonnnnne nuiiit la cuisine…bonnnne nuiiit le vestibule », puis j’insistais pour aller au sous-sol; et on y allait, et je riais et j’étais heureux.
Mon père était un avant-gardiste, les gens disaient de lui qu’il était un visionnaire. À 13 ans, il obtenait ses licences de radio amateur. Il devait entre autres être capable de dessiner un amplificateur audio à main levée, et connaître son alphabet phonétique et le code morse par cœur pour pouvoir émettre sur ses radios amateurs. J’avais 6 ans et au sous-sol de la maison familiale, dans son «shack», il faisait de la radio. D’ailleurs la célèbre chaine de magasins américains «Radio Shack» y tient son nom.
C’était à toute fin pratique, une station de radio, transmettant sur les bandes de fréquences qui leurs étaient allouées. Déjà je baignais à fond dans les communications. Les radios amateurs avaient tout un lexique : QSL : Reçu et compris. 73 : salutations, au plaisir XYL: l’épouse d’un radio amateur. 88 : des bisous. Un jour j’ai fini par déduire ce que voulait dire 88. J’avais l’impression d’avoir enfin percé un grand secret que je ne devais pas connaitre.
Avec le recul, je réalise que cet univers de radioamateurs faisait partie d'un mouvement beaucoup plus vaste. Quand j'étais enfant, je voyais surtout mon père dans son «shack», entouré de radios, de fils et d'antennes. Je ne comprenais pas que partout dans le monde, des milliers d'autres passionnés comme lui expérimentaient, bricolaient, échangeaient des idées et repoussaient les limites des communications. Une partie du monde hyperconnecté dans lequel nous vivons aujourd'hui s'est construite grâce à cette communauté. On communique désormais des centaines de fois par jour sans trop y penser. Pourtant, bien avant Internet et les téléphones intelligents, il y avait déjà des Marcel qui ouvraient le chemin.
Mon père m’a offert un précieux héritage : l’amour des communications. Je travaille dans une radio et je monte, réalise et produit des balados documentaires et balados de marque. Et à ma façon, je l’ai peaufiné cet amour, et j’ai chéri l’importance, la fierté et le plaisir de clairement communiquer. J’ai aussi une bonne propension à communiquer mes émotions. Mais l’ironie du sort fait que je me retrouve aujourd’hui devant des difficultés à communiquer.
Je suis en couple avec une personne aphasique, ça complexifie la relation, ça la met parfois à rude épreuve. Mon père est dans un RPA où il mange et il dort, pour l’essentiel de son temps. Il fait de la démence cognitive. Il m’est arrivé de devoir le changer et le nettoyer car ses vêtements étaient souillés. Méchante leçon d’humilité. On n’est pas formé pour ça. Mais on n’a pas le luxe de réfléchir longuement, c’est l’instinct qui dicte l’action. Go! Je vais t’aider. En une fraction de seconde, je me rappelle tout ce qu’il a fait pour moi enfant. C’est un juste retour des choses. Puis les week-ends, le personnel du RPA est réduit.
Tenir une conversation avec lui demande de la patience et de la compassion. Il cherche ses mots, un peu comme ma blonde, mais avec des enjeux différents. Il perd parfois le fil de son idée.
L’hiver dernier, je lui ai rendu visite et je l’ai convié à un jeu amusant pour exercer sa mémoire. Je lui ai fait réciter l’alphabet phonétique (Alpha, Bravo, Charlie…), lettre par lettre. Son score était lamentable, moins d’une bonne réponse sur douze. Mais à mon grand étonnement, son score pour le code morse était tout autre. A? Di-dah. B? Dah-di di di. F? Di di-dah di. Il les trouvait l’une après l’autre dans un temps surprenant. Comme si ça occupait une autre partie de sa mémoire qui elle, semblait bien fonctionner.
Cette même journée, je l’amène voir ma mère qui est dans une autre aile de la bâtisse pour passer un moment à trois. Ma mère est atteinte de la maladie d’Alzheimer. On jase de choses et d’autres, on rigole un peu et soudainement, ma mère me regarde d’un air interrogatif et me dit le plus sérieusement du monde : « Mais toi, tes parents à toi, est-ce qu’ils sont encore vivants? ». J’ai brièvement échangé un regard complice avec mon père, (c’est aussi ça une communication), puis j’ai offert un sourire à ma maman en hochant de la tête. « Oui! Ils sont toujours vivants ».
Tout ça est un peu triste me direz-vous. Ça dépend de quel angle on le regarde. Mes moments de plaisir avec lui ont drastiquement chuté. Mais ça fait que quand je l’entends me donner le code morse d’une lettre dans la seconde et que je sens la fierté dans ses yeux, c’est beau. Et on arrive à communiquer, un peu différemment. Un peu comme avec ma blonde, en développant d’autres canaux.
Allez voir votre Marcel et questionnez-le sur sa vie, sur son parcours. Savourez chaque instant de plaisir avec lui; ils sont si précieux. Et ils peuvent vous être retirés en un claquement de doigt. Gardez une perspective plus large du monde qui vous entoure en considérant ceux qui vous ont précédé. Ayez de la reconnaissance pour les Marcel qui ont pavé le chemin avant votre arrivée.
Je ferme le QTH.
73
Des 88 à vos proches.
Je tire sur la grande switch.