La société québécoise fait face à un paradoxe documenté. Des millions de jeunes adultes consacrent des ressources considérables, temps, argent, discipline, à optimiser leur sommeil, leur alimentation, leur condition physique et leur productivité. Cette logique d’amélioration systématique de soi, que la culture numérique désigne par le suffixe « maxxing », emprunté au vocabulaire des jeux vidéo, structure désormais les comportements d’une génération entière. La BBC y a consacré des analyses. Des chercheurs de l’Australian College of Applied Psychology en ont mesuré les effets sur l’identité et l’estime de soi.

Pourtant, ces mêmes individus délèguent intégralement leur consommation d’information à des algorithmes commerciaux dont la fonction n’est pas de les informer, mais de capter leur attention le plus longtemps possible. C’est ce paradoxe, observé depuis plusieurs années dans le cadre de mes cours de relations avec les médias à l’UQAM, qui est à l’origine du concept de vraiesnouvellesmaxxing.

La démarche repose sur un constat que les travaux académiques confirment depuis deux décennies. Pierre Bourdieu a établi que l’information vérifiée constitue un capital culturel convertible en avantages concrets. Herbert Simon, Prix Nobel d’économie, a démontré que dans un environnement saturé de stimuli, l’attention est la ressource la plus rare et la plus stratégique. Eli Pariser, avec son concept de bulle de filtre, et Tim Wu, dans ses travaux sur l’économie de l’attention, ont documenté de manière rigoureuse comment les algorithmes orientent cette attention sans que l’utilisateur en soit conscient ni consentant.

Cass Sunstein, professeur à l’Harvard Law School, a établi que la fragmentation de l’espace informationnel compromet directement la qualité de la délibération démocratique. John Dewey l’avait formulé dès 1927, dans The Public and its Problems : la démocratie ne peut se maintenir que si les citoyens ont accès à une information de qualité et disposent des outils pour l’évaluer. Cette condition, déjà exigeante en 1927, est structurellement menacée en 2026.

Les algorithmes de distribution ne hiérarchisent pas l’information selon sa valeur civique ou sa rigueur factuelle. Ils la hiérarchisent selon son potentiel d’engagement. Ce sont deux critères fondamentalement distincts, et leur confusion produit des effets mesurables sur la qualité du débat public.

Le #vraiesnouvellesmaxxing propose une réponse à cette réalité. Il ne s’agit pas de rejeter les plateformes numériques ni d’idéaliser un accès à l’information révolu. Il s’agit de reprendre une part de souveraineté sur son régime informationnel en choisissant activement ses sources, qu’il s’agisse de La Presse, du Devoir, de Radio-Canada, de TVA ou de La Presse Canadienne, plutôt que de recevoir passivement ce qu’une logique commerciale a sélectionné.

Trois gestes concrets suffisent pour amorcer cette démarche. Consacrez 30 minutes par jour à une source vérifiée et identifiée. Abonnez-vous sur vos réseaux sociaux à des journalistes et à des agences de presse reconnus. Comparez systématiquement un contenu viral avec le reportage de référence sur le même sujet. L’écart entre les deux est, en lui-même, une leçon de littératie informationnelle.

Dans tout espace où se prennent des décisions, professionnelles, institutionnelles ou citoyennes, la personne qui maîtrise l’information vérifiée détient un avantage que les autres n’ont pas encore. Cet avantage ne s’acquiert pas par la seule exposition aux flux numériques. Il se construit par un choix délibéré, répété et documenté.

Maximiser sa compréhension du monde commence par refuser d’en sous-traiter la construction à une machine.

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