Cette chronique est la deuxième d'une trilogie qui s'intitule La perte de relief dans un monde d’abondance.

À mesure que tout devient accessible, quelque chose d’autre s’efface plus discrètement : la rareté, avec ce qu’elle portait : le désir, la découverte, la valeur perçue.

Avant, les choses circulaient moins. Ou à tout le moins, moins facilement. Elles demandaient un détour, un effort, parfois même un peu de patience. Elles laissaient place à l’attente, à la curiosité, à cette forme d’attention particulière qu’on accorde à ce qui n’est pas immédiatement disponible.

Ce n’était pas seulement une question d’accès. C’était une question de distance. Aujourd’hui, cette distance s’efface. Tout est là, presque instantanément. Et surtout, tout est reproductible.

J’ai une collection de 2000 disques vinyles. Certains sont particuliers. Quelques-uns sont imprimés d’une image. Pendant longtemps, ce type d’objet était rare. Je me souviens d’une copie de Welcome to the Pleasure Dome de Frankie Goes to Hollywood, prêtée par mon ami Fred. Au début des années 90, c’était une pièce de collection convoitée dans la communauté des DJ.

Ce n’était pas seulement l’objet en soi. C’était le fait de l’avoir trouvé. De savoir qu’il en circulait peu. On ne tombait pas dessus par hasard. Il fallait savoir, chercher, parfois attendre. Et quand on mettait la main dessus, c’était précieux.

Ce rapport aux choses s’est transformé. Sans qu’on l’ait vraiment choisi, mais progressivement, au rythme des technologies qui ont réduit les distances et multiplié les accès.

Récemment, Fred m’envoyait des photos de ses derniers achats en ligne : Les vinyles de Purple Rain et Thriller, des éditions avec photos imprimées, autrefois difficiles à trouver. Désormais accessibles, livrés en quelques jours.

J’ai été saisi d’un étrange sentiment. Une forme de décalage. Comme une prise de conscience de ce que cette époque produit : la disparition progressive de la rareté. J’aurais pu acheter ces albums, livrés devant ma porte en moins de deux jours. Sans réel intérêt.

Dans cette même période, la population mondiale est passée d’environ 5 milliards d’individus en 1986 à plus de 8 milliards aujourd’hui. L’accès à presque tout, en quelques clics, s’est généralisé. Et tout ce beau monde possède désormais un porte-voix. Ça fait beaucoup de contenu disponible.

Ce qui était rare devient abondant. Et ce qui devient abondant finit souvent par devenir banal. Et quand tout devient accessible à tous, la distinction se brouille. Ce qui fait la différence s’estompe. La distinction devient plus rare. Eh bien tiens, la revoilà : la rareté (le mot clé de cette chronique).

On évolue désormais dans un monde où tout est à portée de main. Sans attente. Sans véritable friction.

Et dans ce contexte, quelque chose se transforme.

Aujourd’hui, lancer un balado est à la portée de bien des gens.
Produire du contenu aussi.
S’équiper devient accessible pour quelques centaines de dollars.

Ce qui demandait autrefois du temps, des moyens ou un certain savoir-faire devient accessible à un plus grand nombre.

Et dans cette facilité nouvelle de produire, de s’équiper et de diffuser, quelque chose se déplace. Non pas la capacité de créer, mais la manière dont on perçoit ce qui est créé. La barrière technique s’efface. Mais avec elle, une partie de la valeur perçue s’éclipse.

Et quand la rareté disparaît, ce n’est pas seulement le désir qui s’efface. C’est aussi ce qui permettait de se distinguer. Ce qui donnait du relief.

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