Cette chronique est la première d'une trilogie qui s'intitule La perte de relief dans un monde d’abondance.
L’abondance, l’embarras du choix… difficile d’y voir autre chose qu’un signe de progrès pour une société qui cherche à se dépasser.
J’ai récemment vu un documentaire sur ces navires qui transportent des milliers de conteneurs d’un bout à l’autre du monde. Ce qui frappe, ce n’est pas seulement leur taille, mais la trajectoire qu’ils racontent : dans les années 70, un navire transportait autour de 2 400 conteneurs; dans les années 90, 6 000 à 8 000; en 2006, 12 000 à 15 000. Aujourd’hui, certains dépassent les 24 000. Un conteneur standard représente environ 30 à 65 mètres cubes de marchandises.
En quelques décennies, la capacité a été multipliée par dix. Et ces navires continuent de grossir. En mars 2024, l’un d’eux a percuté le Francis Scott Key Bridge, à Baltimore, provoquant son effondrement.
Et pourtant, tout ça se retrouve, quelques jours plus tard, aligné devant nous, comme si de rien n’était. On se tient debout face à l’étalage de biscuits, contraint à faire un choix. Puis, une pensée surgit : « trop c’est comme pas assez ».
Trop de choix ne crée pas le désir, il le dilue. Le désir naît du manque. Bien que les enjeux de surconsommation et de pollution ne soient pas loin, je vais me limiter ici à l’aspect du choix.
Et ce mouvement ne s’arrête pas aux objets qu’on empile sur des étagères. L’abondance se répand dans de nombreux secteurs. En quelques années, le nombre de balados dans le monde est passé de moins d’un million à plusieurs millions. Chaque jour, des dizaines de milliers de nouveaux épisodes sont mis en ligne. Et avec l’arrivée de la vidéo sur des plateformes comme Apple Podcasts, cette production s’accélère encore.
On ne manque pas de contenu. On en a même largement. À un point où tout devient disponible, et donc, plus difficile à distinguer. L’enjeu n’est plus d’accéder au contenu. C’est de savoir quoi en faire. Ce n’est pas seulement qu’il y en a beaucoup. C’est que la masse augmente plus vite que l’attention.
Et devant cette abondance, on fait ce qu’on peut. On parcourt. On survole. On en garde un peu, souvent moins qu’on le croit. Le reste se fond dans le même flux.
À force d’avoir accès à tout, on finit parfois par ne plus vraiment s’arrêter sur rien. Comme ces moments où l’on cherche longtemps… sans jamais vraiment choisir.
