Dans une précédente chronique sur cette tribune, j’ai abordé notre étonnante tolérance au mauvais son dans le quotidien. On tolère du son médiocre, et toutes sortes de parasites sonores qui s’imposent sournoisement à nos oreilles. En revanche, devant une mauvaise image, on montre les crocs; sur le champ. Pas étonnant quand notre époque valorise l’image et véhicule du contenu vidéo à profusion. Même les balados, qui promettaient d’égayer nos oreilles avec des récits capables de stimuler l’imagination, se voient aujourd’hui contraints de suivre un virage vidéo.

Jetez un œil au graphique ci-dessous. Il montre à quel point, aujourd’hui, notre sens de la vue est sollicité bien davantage que celui de l’ouïe. Dans une société où l’image domine, il n’est peut-être pas étonnant que l’environnement sonore soit si souvent relégué au second plan.

Alors qu’on encense la vidéo, les bruits urbains, eux, ne cessent d’augmenter. J’avoue que cela m’agace de plus en plus. Je suis sensible aux bruits environnants. Même si les villes ne disposent pas toujours de mesures continues sur plusieurs décennies, les recherches convergent : le bruit urbain est aujourd’hui reconnu comme un enjeu majeur de santé et de qualité de vie. L’Organisation mondiale de la santé et l’Agence européenne pour l’environnement montrent notamment que le bruit du transport, surtout routier, constitue la principale source de pollution sonore.

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(voir notamment l’Agence européenne pour l’environnement et l’Institut national de santé publique du Québec) https://www.eea.europa.eu/en/analysis/publications/environmental-noise-in-europe-2025 et https://www.inspq.qc.ca/nouvelles/le-bruit-environnemental-un-enjeu-de-sante-publique

Si je n’avais qu’un sens à préserver, ce serait l’ouïe. Et vous ? La question est évidemment subjective et très personnelle. Je travaille en radio et en production audio. Je suis, au fond, un être de communication. Dans mes relations et dans mon travail, les communications sont au cœur de mes activités. Et ma conjointe est aphasique; c’est un défi de tous les jours, pour tous les deux.

Je visite toutes sortes de lieux et je constate que plusieurs présentent une acoustique très résonnante. De grandes pièces élégantes, remplies de béton et de verre. Dans une pièce très réverbérante, le problème n’est pas seulement le volume. C’est l’effort supplémentaire que l’écoute exige. Quand le son rebondit partout, la parole perd en netteté, l’attention travaille davantage, et au bout d’un moment, cela peut se traduire par de la fatigue, de l’irritation, une baisse de concentration, parfois même une sensation de tête lourde.

Il y a quelques mois, j’assistais aux funérailles d’un proche dans une maison funéraire bien connue. Les salles étaient séparées par de simples panneaux amovibles. Un membre de la famille parlait de la défunte avec émotion lorsque, soudain, des éclats de rire provenant de la salle voisine ont traversé la cloison. La confusion émotionnelle était troublante. Dans ces moments de vulnérabilité, on devrait pouvoir compter sur des conditions acoustiques dignes. Mais l’espace se maximise, les coûts se réduisent et l’acoustique devient secondaire.

Une avocate me racontait récemment avoir aménagé son cabinet d’avocat dans un superbe espace montréalais, béton et verre, bien sûr. Mais la salle de conférence lui donnait des maux de tête. Quelques panneaux acoustiques installés ont suffi à améliorer le confort sonore de près de 50%. On tolère trop longtemps une mauvaise acoustique dans nos espaces de travail, alors qu’elle influence directement notre confort et notre concentration. C’est tout de même ironique pour une société souvent en quête de confort.

Néanmoins, je sens un vent de changement depuis quelques années. Il m’est arrivé d’observer des panneaux acoustiques dans des restaurants et cafés (hauts lieux de réverbération et bruits stridents), certains commerces et classes d’école. On semble tranquillement être plus soucieux de protéger nos oreilles des bruits inconfortables. L’essor des balados a largement contribué à démocratiser le matériel audio… et même les matériaux acoustiques. Je sens aussi un souci d’améliorer l’acoustique des lieux où l’on tourne ces balados, et l’offre des fabricants de panneaux acoustiques s’est élargie. Est-ce qu’un jour on pourrait imaginer un graphique inverse sur la sollicitation de nos sens? Je doute que l’on inverse un jour la domination du visuel. Mais si l’on pouvait au moins réduire cet écart entre la vue et l’ouïe, je suis convaincu que nous y gagnerions collectivement.

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