À peine la nouvelle année était-elle née, l’horloge avait presque complété ses deux premiers tours, que LinkedIn se transformait déjà en bal semi-masqué des bilans et des projections pour l’année. «... une nouvelle page, un nouvel élan, avec le même dévouement; Go 2026!…».
Il ne m’en fallait pas plus pour ressortir ma perruque et me déguiser en pseudo diseuse de bonne aventure, un magnifique prétexte qui me plonge dans un éditorial aux couleurs ludiques, un brin grotesque, et au ton ironique, voire sarcastique; du gros fun sale à égratigner les tendances. LES TENDANCES, je me demande parfois si on n’y gagnerait pas plus à les fuir qu’à les suivre.
J’aime bien me glisser dans la peau d’un personnage à jouer un rôle pour le plaisir de jouer. Mais si, au passage, je peux afficher un message, pourquoi pas? La vidéo est accessible en ligne pour celles et ceux qui souhaitent la voir. Remarquez, au moment d’écrire ces lignes, ma vidéo n’avait recueilli qu’une seule réaction d’un généreux donateur. Je ne prétends donc pas détenir la recette de la publication bullseye, bien au contraire.
Dans ma féérique boule de cristal : « En 2026, les « reels » les vidéos, ils vont durer moins d’une seconde » précisa-t-elle, « juste assez pour être presque vu ». Ça fesse! La table est mise. Puis, après avoir tourné ma vidéo, en frottant vigoureusement le dessous de mes yeux pour y retirer la ligne de crayon bleu, je poussai ma réflexion à propos de nos comportements sociétaux sur les réseaux sociaux. Ces tribunes où chacun de nous a droit à son mégaphone, de moins en moins puissant, car nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir y hurler. Petit à petit, on s’abrutit, et on compte les moutons pour nous endormir.
Mais qu’essaie-t-on de dire ou que croyons-nous déclamer quand le contenant se contracte sans cesse à propos des vidéos aux durées de plus en plus courtes? Dans une certaine mesure, les réseaux sociaux deviennent un révélateur de nos comportements de société. On fait comme les autres parce que ça rassure, ça nous réconforte. Vive nos bonnes vieilles pantoufles « full confo ». Et voilà que l’IA, également effleurée au passage dans ma boule de cristal, nous propose de nouveaux outils pour nous rendre un peu plus beige dans nos publications. Beige, vite et facile.
Nous sommes des moutons, et nous nous copions les uns les autres. Nous suivons le troupeau, croyant faire la bonne chose. Mais le troupeau finit par grossir. Et plus il grossit, plus nous sommes dilués jusqu’à nous effacer. On devrait fuir les tendances, ou mieux, se rebeller devant elles. Devenir ce fameux mouton noir, reconnaissable parmi cent; pour autant que nous souhaitions nous distinguer.
On manque tristement de créativité, on cherche la facilité et la rapidité, on veut être efficace, mais paradoxalement, au détriment du résultat. Quelle absurdité. On se tire dans le pied. Ultimement, le troupeau ne peut pas grossir indéfiniment. À un moment donné, l’enclos ne pète pas, il se perfectionne. Il devient plus confortable, plus lisse, plus efficace. Et le troupeau s’y tient bien au chaud, jusqu’à ne plus trop savoir pourquoi il s’y trouve. Et tout ça va vite. Très vite. Si vite qu’on réagit à un texte qu’on a tout au plus parcouru. On partage une idée qu’on n’a pas vraiment lue. Le geste est fait. Le troupeau a avancé. Le sens suivra, ou pas. À cette vitesse-là, la lecture devient optionnelle. Le like, lui, ne l’est plus.
Ma mère (une visionnaire révélée) me répétait souvent : « Si tu vois que le troupeau s’en va d’un bord, vas de l’autre bord ». Elle esquisserait un sourire en coin si elle me lisait. Je ne l’écoutais pas beaucoup à l’époque. Aujourd’hui, je me demande si le véritable geste créatif n’est pas devenu à la fois plus simple et plus exigeant : s’arrêter, regarder le mouvement… et choisir consciemment d’y participer, ou non.
