Le dictionnaire Merriam-Webster vient de trancher : « slop » est le mot de l'année 2025. Pas « algorithme », pas « désinformation », pas même « IA ». Non — slop. De la boue. Des déchets. De la bouffe pour cochons.

Ce choix dit quelque chose de brutal sur notre moment culturel : on ne cherche plus à nommer ce qu'on construit, mais ce qu'on méprise. Et depuis un an, ce mépris a trouvé sa cible parfaite : tout ce qui touche de près ou de loin à l'intelligence artificielle.

Pour les professionnel·les qui utilisent l’IA dans leur travail créatif, ce n’est pas qu’un débat linguistique. C’est devenu une charge mentale quotidienne. Une anticipation constante du rejet. Une violence symbolique qui s’installe avant même que quelqu’un regarde ce qu’on a produit.

L’archéologie d’une insulte
Le mot « slop » traîne dans l’anglais depuis le XVe siècle, désignant d’abord la boue, puis les déchets alimentaires jetés aux porcs. Au XIXe siècle, il prend son sens figuré : quelque chose de grossier, sans valeur, indigne d’attention. Un mot déjà chargé de mépris de classe.

L’expression « AI slop » apparaît vers 2023 dans des communautés techniques. À l’origine, elle vise un phénomène précis : du contenu généré en masse, sans intention, pour accumuler des clics et des revenus publicitaires. Du spam visuel. Des faux articles. Des livres écrits à la chaîne. Une pollution informationnelle réelle et problématique.

En 2024, le terme sort de ces cercles. Des figures influentes l’emploient dans des billets largement partagés. Les médias s’en emparent. Puis vient 2025 : Merriam-Webster consacre le mot. À partir de là, quelque chose bascule. « Slop » n’est plus un terme technique pour identifier un problème spécifique. Il devient un jugement social, une catégorie morale, un raccourci pour disqualifier des pratiques entières sans les regarder.

Quand un mot devient plus grand que les personnes
Le problème n’est pas que certain·es utilisent le terme avec précision. Certain·es le font. Le problème, c’est que le mot lui-même devient plus grand que cette intention.

Chaque usage — même prudent, même nuancé — alimente une catégorie mentale collective. Il renforce un réflexe : celui de ne plus regarder. « AI slop » est en train de produire une catégorie implicite : celle des créateur·rice·s illégitimes. Peu importe la démarche, le temps investi, la recherche, l’intention. L’étiquette suffit.

Du spam à l’étiquette
On ne critique plus des résultats précis. On invalide des pratiques entières. Dès qu’un outil d’IA est impliqué, l’œuvre peut être rejetée avant même d’être vue.

Pensez-y une seconde. Un groupe qui fait des reprises moyennes de Led Zeppelin dans un bar : personne ne parle de « slop humain ». Une murale ratée : on dit simplement que ce n’est pas très bon. La critique existe, mais elle reste située.

Mais une image générée avec Stable Diffusion, une vidéo touchée par Runway ou un texte retravaillé avec ChatGPT ? Là, instantanément : slop. Pas d’examen. L’outil devient la faute.

Les penseur·euse·s de la culture numérique l’ont montré : l’IA sert aujourd’hui d’écran de projection pour des angoisses plus larges — perte de contrôle, standardisation culturelle, effacement de l’auteur·rice, marchandisation du sensible. Lev Manovich rappelle aussi que l’automatisation esthétique et la production de masse existaient bien avant l’IA : templates, banques d’images, filtres, algorithmes de recommandation. Pourtant, on n’a jamais inventé de mot unique pour disqualifier toute cette médiocrité humaine industrialisée.

Pourquoi maintenant ? Pourquoi seulement avec l’IA ?
Parce que ce n’est pas seulement une question de qualité. C’est une question de légitimité : qui a le droit de créer, avec quels outils, et sous quel regard social.

Conclusion
On a déjà collectivement appris à désapprendre certains mots. À reconnaître que, même s’ils étaient courants, même s’ils semblaient pratiques, ils faisaient plus de tort que de bien. On a compris qu’ils écrasaient des réalités, qu’ils blessaient, qu’ils empêchaient de penser juste. On les a remplacés. Non pas par fragilité, mais par précision.

« Slop » est peut-être en train de devenir ce genre de mot. Un mot qu’on utilise parce qu’il est rapide, parce qu’il soulage, parce qu’il permet de trancher sans regarder. Mais un mot qui, à force d’usage, finit par faire écran à ce qu’il prétend décrire.

Si on veut vraiment critiquer, protéger, comprendre ce qui se joue autour de l’IA et de la création, il faudra peut-être, là aussi, réapprendre à nommer autrement. À distinguer. À ralentir. Pas pour être indulgents, mais pour être justes.

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