Je crée avec l'intelligence artificielle depuis deux ans. Pas par effet de mode, mais parce que ces outils m'ont permis de renouer avec des pratiques que j'avais mises de côté : composition musicale, montage vidéo, design graphique. À 40 ans, formé en arts visuels et médiatiques à l'UQAM, j'ai enfin trouvé un médium qui compile mes compétences dispersées plutôt que de me forcer à choisir une seule spécialisation.
J'ai produit plus en deux ans qu'en quinze ans de carrière.
Mais voilà le paradoxe : cette productivité retrouvée s'accompagne d'une exclusion sociale progressive. Des collègues qui commentaient mon travail ne réagissent plus. Des ami·e·s évitent le sujet. Mentionner l'IA dans une conversation professionnelle déclenche souvent un malaise, parfois une confrontation directe.
Ce n’est pas de la paranoïa. Une étude récente (Hall & Schofield, 2025) a démontré ce qu’on appelle le « biais anti-IA » : face à deux œuvres aux étiquettes trompeuses (créations IA étiquetées humaines, créations humaines étiquetées IA), les participant·e·s choisissent systématiquement celle étiquetée « création humaine », même lorsque c’est faux. L’étiquette efface l’œuvre. Le jugement précède la perception.
Pourquoi cette réaction est-elle si viscérale?
Parce que l'IA générative cristallise plusieurs angoisses légitimes : perte d'emploi, dévalorisation du savoir-faire, questionnement sur ce qui fait l'« authenticité » d'une création. Ces inquiétudes sont réelles, documentées, et méritent d'être prises au sérieux.
Mais elles se mélangent aussi à un imaginaire plus diffus, hérité de décennies de science-fiction : l'IA comme menace existentielle, comme remplacement inévitable, comme fin de l'humanité créative. Cet imaginaire fonctionne comme un raccourci émotionnel qui court-circuite l'examen concret des pratiques.
Résultat : on ne regarde quasi plus ce que je fais. On réagit à ce que l'outil représente symboliquement.
Le coût invisible du rejet
Cette dynamique a des conséquences concrètes. Dans un écosystème numérique où la visibilité dépend des algorithmes de recommandation, quelques personnes qui cessent d'interagir avec votre contenu suffisent à vous faire disparaître des fils d'actualité. L'exclusion devient systémique sans avoir besoin d'être explicite.
Pour des créateur·rices comme moi — qui utilisent l'IA non pas pour remplacer un processus traditionnel, mais pour matérialiser des visions qu'ils·elles n'auraient jamais pu réaliser autrement —, cette mise à l'écart ressemble à une punition pour avoir choisi le « mauvais » outil.
Distinguer l'outil de son usage
Je ne prétends pas que toute production assistée par IA soit légitime ou intéressante. Le spam génératif existe. Les arnaques aussi. Les livres Amazon écrits par des bots, les faux articles, les images de masse produites sans intention : tout ça pose problème.
Mais condamner l'outil en bloc, c'est passer à côté de pratiques nuancées, réfléchies, qui cherchent à explorer ce que ces technologies permettent plutôt qu'à exploiter ce qu'elles automatisent.
Lev Manovich, théoricien des nouveaux médias, rappelle que chaque vague technologique — photographie, cinéma, montage numérique — a d'abord été perçue comme une menace avant d'être intégrée comme langage légitime. L'automatisation esthétique et la standardisation culturelle existaient bien avant l'IA : templates Instagram, banques d'images, filtres préfabriqués. Pourtant, on n'a jamais inventé une insulte globale pour cette médiocrité industrialisée.
Pourquoi maintenant ? Pourquoi seulement avec l'IA ?
Ce qui me semble important
Je ne demande pas l'adhésion inconditionnelle. Je demande qu'on distingue :
- L'infrastructure (les modèles, les datasets, les entreprises)
- Les usages (industriels vs artistiques, cyniques vs réfléchis)
- Les créateur·rices (leurs intentions, leurs démarches, leurs résultats)
Je demande qu'on regarde avant de rejeter. Qu'on examine les œuvres avant de disqualifier les pratiques.
Et surtout, je demande qu'on cesse de traiter l'étiquette « IA » comme une faute morale qui dispense de tout jugement esthétique ou intellectuel.
Parce qu'au final, ce qui devrait compter, c'est moins l'outil utilisé que la pertinence de ce qui est créé.
