Patrice Lagarde (Virus1334)

En visite chez les Tanguy…

par Patrice Lagarde (Virus1334), le 1 mars 2013


«Donne un poisson à un homme, tu le nourris pour un jour. Apprends-lui à pêcher, tu le nourris pour toujours.» Lao Tseu

Ne vous méprenez pas, plusieurs parents à travers le monde doivent conjuguer avec de jeunes adultes de 18 à 35 ans qui ne décollent pas du nid familial! C’est un phénomène mondial! Au Japon, on les appelle d’ailleurs Parasaito shinguru (les Célibataires parasites) pour définir les adultes célibataires restant chez leurs parents pour profiter du confort et de l’hospitalité de ceux-ci.

En Italie, où 70% des jeunes adultes vivent Mama casa , nous les appelons Bamboccioni (Gros bébés) ou Mammon (Garçons à maman).

Au Royaume-Uni, où un parent sur trois sont remortgaging, c’est à dire qu’ils ont ré-hypothéqué leurs maisons pour soutenir les enfants adultes, on les appelle Yuckies - un acronyme pour identifier des adultes qui comptent sur le soutien financier de leurs parents à l’image d’un enfant.

Dans les pays anglo-saxons, une expression similaire portant le nom de Boomerang Generation (Génération du cordon ombilical ou Génération boomerang) a vu le jour pour décrire le phénomène des jeunes qui recherchent l’autonomie, mais qui reviennent au foyer familial pour entreprendre des études, suite à une rupture ou simplement pour mettre de l’argent de côté. Comme le boomerang, le jeune revient au bercail.

Alors, tous nos lecteurs qui planifiaient des projets de retraite, l’achat d’un condo et de se retrouver comme couple, vous devriez peut-être consulter votre jeune adulte…

Pourquoi Tanguy?

On se rappellera la sortie du film Tanguy d'Étienne Chatiliez en 2001, dont le personnage éponyme bardé de diplômes, affable et séduisant, termine une thèse de doctorat sur la civilisation chinoise. À l’annonce du prolongement de sa thèse, les parents découragés entreprennent de lui empoisonner la vie pour le faire quitter!

Le succès commercial du film a donné naissance à une nouvelle expression pour désigner ce phénomène: la génération Tanguy.

Les Tanguy au Canada

Les sociologues s’entendent pour expliquer le phénomène Tanguy comme le résultat des normes et des structures sociales particulièrement au Canada. Au Québec, le mariage est de moins en moins fréquent et de plus en plus reporté, les enfants quittent la maison beaucoup plus tard et rallongent la durée de leurs études. Les valeurs modernes de plusieurs jeunes concordent avec l’aisance de tirer avantage du confort et de la sécurité, autant physique et financière que le domaine familial leur procure. Les jeunes que l’on identifie au phénomène Tanguy s’assument pour la plupart pleinement dans cette décision et ne cherchent pas l’autonomie à tout prix. Pourquoi voler de ses propres ailes quand on peut prendre l’avion en première classe?

L’effondrement de la bulle boursière en 2000 est en grande partie l’un des facteurs les plus déterminants de ce phénomène. La hausse du chômage jusqu'en 2004 a coïncidé avec l’obtention de diplômes d'études secondaires ou collégiales pour toute une génération. L’économie étant chancelante, le concept de mondialisation favorisant l'externalisation des emplois vers des pays émergents a connu une croissance fulgurante et les salaires ont été révisés à la baisse. La génération des 18-35 ans pouvaient alors difficilement s’appuyer sur un diplôme d'études collégiales pour leur assurer une stabilité d'emploi. La colocation avec ses parents s’imposait comme l’alternative ultime pour ces jeunes adultes pour maintenir le style de vie de la classe moyenne ou supérieure auquel ils aspiraient.

Pour d’autres, la crise économique qui a frappé une grande partie du monde a sonné le glas pour de nombreux jeunes qui ont été soit licenciés ou ne pouvaient simplement plus se permettre de vivre sur leurs propres avoirs. Le nid familial représentera alors une opportunité d’accepter des stages non rémunérés ou d’entreprendre des études supérieures sans le fardeau de payer un loyer au prix du marché.

Tous les Tanguy s’entendent pour dire qu’il est socialement gênant de partager une situation de Tanguy surtout lors du jeu de la séduction, mais de savoir que quelqu'un d'autres paie les factures, les inquiétudes au sujet de l'hypothèque, coupe l'herbe, fait la cuisine, le ménage, la lessive vient certainement mettre un baume sur le malaise. La vie à la maison sans loyer rime pour plusieurs avec nouvelle voiture, vêtements de marque et quelques voyages par année…

Les Tanguy en chiffres…

Les chiffres s’accentuent avec les années, mais selon Statistiques Canada, les Tanguy représentaient en 2010, 51% des jeunes nés entre 1981 et 1990 (génération Y) qui vivaient chez leurs parents. Au même âge, c’était 31% pour la génération X (1969-1978).

Chez nos voisins du Sud, pour l'année 2011, près de 20% des Américains âgés de 25 à 34 ans vivaient avec leurs parents. Pour ceux âgés de 18 à 24, on retrouvait 59% d’hommes et 50% de femmes.

Les enquêtes menées dans le Royaume-Uni et du Japon suggèrent une situation similaire dans ces pays.

Comment les parents conjuguent avec les Tanguy?

Le phénomène Tanguy est relativement récent et les générations précédentes éprouvent de la difficulté à jongler avec les valeurs modernes de leurs enfants et éprouvent un certain inconfort à délimiter le rôle parental, l’amour inconditionnel pour leur enfant tout en se respectant. La situation peut amener son lot de conséquences psychologiques pour le prescripteur. Il est fréquent de voir les parents se culpabiliser de la situation ou même d’en avoir honte. L’incapacité de certains parents à refuser cette situation peut même encourager leurs enfants à rester.

Ce malaise alimente aussi des conséquences financières pour le parent, le simple fait de nourrir un adulte pendant une semaine peut engendrer de grandes dépenses… et si ce n’était que des dépenses alimentaires, plusieurs retarderont même leurs plans de retraite pour garantir le confort à leur progéniture.

Certains parents qui atteignent un âge plus avancé y voient plutôt les avantages. À l’image des valeurs issues des cultures asiatiques et hispaniques, les enfants pourraient contribuer à prodiguer certains soins et services à leurs parents âgés, plutôt que de déléguer la responsabilité à un tiers, comme une maison de soins infirmiers. Les Tanguy ne sont pas tous ingrats et plusieurs s’acquitteront de tâches ménagères autour du nid familial.

Le phénomène Tanguy n’est pas prêt de s’estomper avec la valorisation des études de cycle supérieur et la société de consommation. Ces jeunes adultes au revenu discrétionnaire plus élevé font certainement saliver les publicitaires, mais aussi baver plusieurs parents dépourvus…


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