Rachelle Houde Simard

La folie de Ye: conjuguer marque et maladie mentale

par Rachelle Houde Simard, le 25 octobre 2022


«Il est un génie musical.»
«Il est un antisémite.»
«Il est un designer avant-gardiste.»
«Il se croit la deuxième venue du Christ.»
«Il est un grand créatif.»
«Il est un supporteur de l’extrême droite.»
«Il est un multipotentiel.»
«Il veut être président.»
«Il est un suprémaciste blanc.»
«Il est déchaîné.»

Kanye «Ye» West n’est pas un néophyte des manchettes. Dès la sortie de son premier album College Dropout  en 2004, Ye a su se faufiler dans le discours public à plusieurs niveaux. Ses liaisons amoureuses avec Amber Rose, Kim Kardashian et Julia Fox; ses aventures créatives comme Sunday Service; ses multiples rôles comme directeur créatif auprès des grandes marques comme Balenciaga, Adidas et The Gap, son école privée Donda Academy, ou ses propos choquants présidentiels, qu’ils soient dirigés contre George Bush, pour Donald Trump ou même pour sa propre course; si le grand créatif sait faire une chose très bien, c’est créer la controverse.

Depuis quelques années, nombreux sont les articles qui soulignent les hauts et les bas de l’homme qui s’autoproclame un génie, et ces jours-ci, nombreux sont les articles qui décrient les marques qui ont opté — ou non — d’être judicieux et mesurés dans leurs prises de position face aux envolées extrêmes et plus récentes de l’homme, notamment ses récents commentaires antisémites.

Travailler avec une personne qui dégage autant de créativité, d’idées nouvelles et d’innovation est excitant et profitable… mais peut venir avec un coût élevé lorsque la matière grise du créatif n’est pas protégée. 

«Il est bipolaire.»

En 2019, pendant une entrevue en profondeur avec le magazine Vogue, Kim Kardashian révélait ce qui hantait son (depuis ex-) conjoint depuis plusieurs années: Ye a été diagnostiqué d’un trouble bipolaire en 2016 suite à une crise psychiatrique importante. Effectivement, depuis le décès à sa mère, Donda West, la santé mentale à Ye souffrait. Dans le documentaire Netflix Jeen-yuhs : A Kanye Trilogy, on peut d’ailleurs entendre plusieurs de son entourage mentionner leurs inquiétudes face à la santé mentale de leur ami, même si le sujet n’est pas exploré en profondeur. On y voit un homme vulnérable, fragile et parfois frustré par les limitations de son cerveau.

Malheureusement, le diagnostic aurait été très difficile à accepter selon Kardashian, et West, pour ses propres raisons, a opté de ne pas suivre un traitement pharmacologique pour la maladie, citant la peur de perdre sa grande créativité sur laquelle il avait établi sa vie entière, une peur commune chez les gens atteints de bipolarité.

Comme moi.

La bipolarité est une maladie mentale grave encore méconnue et peut s’exprimer de différentes façons. L’organisme Relief met la lumière sur les trois formes reconnues :

  • Bipolarité Type 1 — Celle qui affecte Ye, reconnue pour ses manies et dépressions sévères, ses grands sauts d’humeur et d’énergie, et parfois des psychoses dangereuses.
  • Bipolarité Type 2 — Celle qui m’affecte personnellement, reconnue pour ses hypomanies, soit des envolées d’humeur et d’énergie qui n’atteignent pas nécessairement l’intensité de la manie ni les psychoses, mais qui est surtout ponctuée par des dépressions sévères.
  • Cyclothymie —Un état d’humeur instable dans lequel on ressent des cycles d’hypomanie et de dépression légère sur une durée de deux ans ou plus.

Vivre et travailler avec la bipolarité
Lorsque la maladie est identifiée et bien gérée grâce non seulement à la pharmacothérapie, mais surtout le style de vie sain qui priorise la routine, le sommeil, l’alimentation saine et la thérapie cognitive et affective, la condition peut devenir une grande source de joie et de créativité, sans aucun impact négatif sur un employeur ou un partenaire d’affaires.

Mais lorsque la maladie vire hors contrôle et qu’une crise aiguë se pointe, une marque comme Adidas peut risquer se retrouver dans l’eau chaude alors que, par exemple, son influenceur tient des discours inacceptables et extrémistes. La marque doit alors analyser comment l’impact de la maladie et leur réaction face à ses impacts affecte la perception de sa marque.

Est-ce que ça veut dire que les marques et employeurs devraient se méfier de travailler avec une personne atteinte de bipolarité ou de maladie mentale?

Dans cette ère où les marques se retrouvent dans l’eau chaude de plus en plus souvent dû à leurs associations avec des individus et situations controversées (allô, OD et tout se discours entourant les clauses de moralité), comment est-ce qu’une marque peut se positionner face à la santé mentale de leurs collaborateurs?

Dissociez la maladie de la personne
C’est important de comprendre qu’une personne qui vit une crise de santé nécessite de l’encadrement et de la compassion. Elle n’est pas sa maladie, elle est malade. Et une maladie, ça se soigne et on en rétablit avec les bonnes ressources.

Dissociez-vous des propos plutôt que de la personne
S’il est possible de démontrer de la compassion envers une personne atteinte d’une maladie physique (comme la sclérose en plaques ou une maladie cardiaque) et de mettre en place des accommodements afin de voir à son bien être et son rétablissement dans le cadre d’une relation d’affaires, la même chose est possible pour une personne atteinte d’une maladie mentale.

Le cerveau est un organe, tout comme un cœur ou des poumons.
En investissant dans la relation avec la personne (plutôt que dans l’échange de valeur monétaire généré par l’association avec la personne), une marque peut être dans une meilleure position pour encadrer ses actions et réactions face à une potentielle crise de santé de son collaborateur. Il est donc tout autant important de tenir un dialogue ouvert et empathique avec ses collaborateurs, et employés, face à leurs enjeux de santé, quels qu’ils soient, sans préjugés ni discrimination. Si on veut obtenir le maximum du potentiel d’un collaborateur, surtout le haut potentiel créatif d’une personne atteinte de bipolarité, il est important de créer l’atmosphère pour nourrir et soutenir cette personne.

Investissez en santé mentale dans vos équipes
Si en tant que marque, le risque de vous associer avec une personne qui pourrait souffrir de problèmes de santé mentale vous inquiète — qu’elle soit une employée ou une effigie — je suis désolée de vous annoncer que vous êtes mal équipés pour la réalité. 

1 Canadien sur 3 souffre de maladie mentale[1].

Ça veut dire que votre équipe compte déjà des personnes qui doivent gérer un problème de santé qui affecte leur énergie, leurs capacités cognitives et émotionnelles et leur santé en général. Il est alors primordial de bien comprendre les besoins de vos équipes, mettre en place des habitudes de vie saines, créer le temps et l’espace pour le repos actif, gérer le stress et l’anxiété, et investir dans la création de liens de confiance entre vos membres d’équipes et de gestion afin d’ouvrir le discours sur la vie et la maladie, au même degré qu’on le ferait en parlant de la COVID-19.

Adidas va survivre. Balenciaga va survivre. The Gap… qui sait. (Je niaise.)

Mais derrière chaque marque, il y a de vraies personnes qui méritent plus de compassion dans ce monde.

Je souhaite de tout mon cœur que Ye trouvera une façon de bien gérer sa maladie et sera entouré de gens qui veulent son bien-être, pas juste son produit créatif, afin que ses quatre jeunes enfants puissent profiter de chaque instant avec leur père sans la controverse de ses paroles et gestes maniques.

Je souhaite à toutes les personnes qui ont été impactées par ses paroles de trouver de la compassion dans leur cœur afin de dissocier les mots de la maladie de la personne, et de trouver la paix avec la douleur qui a été causée.

Je souhaite à ceux et celles qui souffrent actuellement avec des enjeux de santé mentale à trouver l’aide nécessaire afin de se rétablir et se retrouver. Si vous avez besoin de ressources, Relief et le bec sont d’excellents points de départ.

Et, surtout, je souhaite que notre industrie revisite son obsession d’associer une marque avec une personne afin de profiter de leur rayonnement, pour ensuite se foutre la tête dans le sable lorsque tout ne roule pas comme il était prévu dans leur plan stratégique.

kanye©JEAN-BAPTISTE LACROIX / AFP

[1] https://www.canada.ca/fr/sante-publique/services/publications/maladies-et-affections/maladie-mentale-canada-infographie.html

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