Dans une scène du film 20th Century Women, autour de la table, le personnage d’Abbie, campée par Greta Gerwig, lâche sans détour qu’elle est menstruée. Puis, elle demande aux hommes présents de dire « menstruation ». Léger malaise, quelques regards (fuyants). Jusqu’à ce que tout le monde s’y mette, même en chœur.
La scène fait sourire, et marque, parce qu’on nomme ENFIN les choses. Pendant longtemps, on a trouvé mille et une façons de parler des règles. « Aunt Flo », « that time of the month », « dans ma semaine ». Autant d’euphémismes pour éviter le mot lui-même.
Rien de nouveau : dès 1948, une étude recensait déjà des expressions comme « la malédiction », ou encore le fait de dire qu’une femme est « en saison ». En 1975, on en comptait 128. Et plusieurs sont encore bien vivantes aujourd’hui. Ces expressions servent surtout à éviter de nommer les choses. Et à entretenir le malaise qui vient avec.
Ce réflexe ne date pas d’hier. Pendant des siècles, les menstruations ont été associées à l’impureté, à quelque chose qu’il fallait contenir, cacher, contrôler. Une culture de la honte bien ancrée, qui influence encore aujourd’hui notre rapport au corps.
Le film d’animation canadien Turning Red a abordé les menstruations de façon plus métaphorique. Si la majorité a salué une représentation plus honnête de la puberté, d’autres ont été beaucoup moins à l’aise. Jusqu’à se demander si ce type de référence avait sa place dans un film pour enfants.
Ce qui est fascinant quand on y pense. Parce qu’on parle d’une réalité vécue, chaque mois, par près de 1,8 milliard de personnes. Et pourtant, il suffit encore de l’évoquer pour que l’inconfort revienne.
Le langage n’est jamais anodin. En 2020 encore, Tampax a été critiqué pour avoir promu des tampons qui « s’ouvrent silencieusement pour une discrétion totale », comme si l’objectif restait de garder ça « secret ».
Comme s’il fallait, encore aujourd’hui, cacher ce « sang » que l’on ne saurait voir.
Quand le sport se met de la partie
Ce changement ne se joue pas qu’à l’écran. Sur le terrain aussi. Dans un univers où tout est optimisé, mesuré, et analysé, parfois jusqu’à l’obsession, le cycle menstruel, lui, a longtemps été mis de côté.
Aujourd’hui, des athlètes parlent ouvertement de leurs règles, de la fatigue, des fluctuations d’énergie et de leur impact sur la performance. À Rio 2016, la nageuse chinoise Fu Yuanhui l’a fait et a été adulée par sa franchise. La footballeuse Beth Mead, qui a rappelé que le « blanc n’est pas très pratique » pendant ses règles, a fait en sorte que son équipe ait troqué les shorts blancs pour des couleurs plus foncées lors de la Coupe du monde féminine de la FIFA en 2023. En 2025, l’équipe est toutefois revenue aux shorts blancs, affirmant que « au football, les taches se portent avec fierté : elles font partie du jeu, peu importe d’où elles viennent ». À Wimbledon, les joueuses de tennis ont pu porter des sous-shorts de couleur foncée pour la toute première fois de l’histoire du tournoi. 146 ans plus tard, quand même. Mise à jour, much ? Et, plus récemment, la patineuse artistique Amber Glenn évoquait de compétitionner pendant ses règles aux Jeux Milano-Cortina.
Un changement qui dépasse le sport lui-même. « Le sport est l’un des secteurs les plus puissants pour influencer les comportements sociaux. Ce qui se normalise dans le sport finit presque toujours par se normaliser dans la société parce qu’il est visible et médiatisé, souligne Katia Aubin, présidente de Pivot collectif. Si une équipe comme les Canadiens de Montréal décidait demain matin de devenir carboneutre, ça ferait la une. »
Et l’impact que ça aurait, on imagine ? Le sport, c’est du rayonnement, de l’émotion, même pour ceux·celles qui ne s’y intéressent pas vraiment. « C’est pour ça que certaines conversations passent plus vite par-là que par ailleurs, estime Katia. L’équité salariale, ce sera pour un autre débat, laisse-t-elle sous-entendre, mi-sourire.
Mais le tabou persiste malgré tout. « Près de 90 % des athlètes ne parlent pas de leurs menstruations avec leur entraîneur·euse. Et quand elles le font, tout change : la pression diminue, la conversation s’ouvre », énumère Katia.
Ce tabou autour des menstruations ne freine pas que les échanges, il freine aussi la pratique. « Environ 60 % des femmes disent modifier ou éviter certaines activités sportives pendant leurs règles. »
Quand la conversation devient action
Et pendant que le sport ouvre la voie, les marques emboîtent le pas. Knix et Adidas prennent les devants avec Spot your Period et Stay in Play. Portée par Bianca Dancose-Giambatisto, fondatrice de Femmes dans le sport et signée Pivot, la campagne Parlons-sang cherche à faire parler.
« L’idée est d’attirer l’attention et de normaliser la conversation autour des menstruations », dit Katia Aubin.
La campagne vise effectivement à encourager des actions concrètes comme l’accès aux produits, notamment à travers le défi d’équité menstruelle, mais elle s’inscrit surtout dans une démarche plus large de transformation culturelle : normaliser les conversations autour de la santé menstruelle et pelvienne et intégrer ces réalités dans les environnements sportifs.
La pub, un précurseur(ish)
Les publicités pour les produits menstruels ont suivi un script bien rodé pendant des lustres, c’en est presque une blague : liquide bleu, vêtements blancs (lol), femmes beaucoup trop heureuses d’être menstruées. On montrait l’absence des règles, quoi.
Aujourd’hui, des marques comme Bodyform ou Thinx changent de registre avec des discours moins filtrés. Mais dès que la réalité devient visible, l’inconfort revient. Pour preuve : une publicité de la marque de culotte menstruelle Wuka, qui montrait du sang menstruel, a généré près de 300 plaintes au Royaume-Uni, parce que jugée dérangeante. La campagne a continué de rouler.
Si l’approche de Parlons-sang mise davantage sur l’ouverture que sur la confrontation, c’est pour inviter à la discussion. « Dans cinq ans, ce ne sera peut-être pas parfait, mais on est clairement dans la bonne direction. Les prochaines générations vont grandir avec des repères beaucoup plus normalisés que les nôtres. Ce qu’on fait aujourd’hui va finir par s’ancrer », conclut Katia Aubin.
Entre les films, les prises de parole d’athlètes et les campagnes publicitaires qui changent de ton, on commence à nommer tout haut ce qu’on a longtemps évité. Menstruation. Comme le disait l’athlète Mary-Sophie Harvey dans la campagne de Parlons-sang, aux Jeux, il y a des paniers de condoms. Pourquoi pas des tampons ?

Crédit photo : Charlotte Rainville