En novembre dernier, un sondage de la firme Léger révélait que moins de 40 % des Québécois·es de 18 à 34 ans disent faire confiance aux journalistes. Chez les 55 ans et plus, le taux grimpe à 61 %. Un écart de plus de 20 points. Qu’est-ce qui explique cette fracture ? Et surtout, comment un média peut-il bâtir un lien avec une génération qui ne lui accorde pas spontanément sa confiance ?

À La Presse, ces questions orientent depuis plusieurs années une transformation éditoriale profonde qui répond à un objectif clair : rester une référence même quand le terrain de jeu se redéfinit, marqué par la désinformation.

Comprendre l’écart : fragmentation et consommation passive
Avant de parler de solutions, encore faut-il comprendre la problématique. Selon Florence Turpault-Desroches, vice-présidente, Communications et philanthropie à La Presse, la baisse de confiance observée chez les 18-34 ans est étroitement liée à la fragmentation des sources d’information. « Les habitudes de consommation de l’information ont complètement changé », affirme celle qui a vécu l’évolution de l’intérieur. « Le rituel structuré – aller chercher son journal ou parcourir La Presse+ du début à la fin – a laissé place à une approche passive. » L’information ne se cherche plus : elle s’impose, dans un fil Instagram, une notification ou une vidéo TikTok.

Cette logique d’instantanéité redéfinit le rapport aux médias. Elle brouille aussi les repères. Quand on ne connaît pas le fonctionnement d’une salle de rédaction, qu’on ne distingue plus un reportage d’une opinion ou d’un contenu d’influence, la confiance devient plus difficile à accorder.

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Une stratégie d’innovation éditoriale implantée depuis dix ans
Face à cette réalité, La Presse n’a pas simplement opté pour une réponse ponctuelle. Depuis une décennie, elle intègre l’innovation à sa stratégie éditoriale. L’idée ? Aller vers les publics et s’immiscer dans leur quotidien, sans jamais compromettre la déontologie journalistique. « Les gens doivent pouvoir tomber sur de l’information de qualité, pense Florence Turpault-Desroches. On doit donc s’assurer d’être là, sur leur chemin. » Cette volonté d’« être là » ne repose pas sur l’intuition seule. Elle s’appuie sur un travail de recherche structuré.

Depuis l’arrivée de Valérie Beauchesne, directrice principale, Développement et innovation, dans la salle de rédaction, en 2025, La Presse a renforcé l’intégration des données et de l’analyse des comportements dans ses décisions éditoriales. Une équipe de recherche observe les nouvelles habitudes de consommation : ce que les publics cherchent, à quel moment ils sont réceptifs, sur quelles plateformes et à quels formats.

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« C’est un changement de positionnement, de mentalité qui nous force à réfléchir à comment on raconte nos histoires, qui auparavant étaient faites uniquement pour l’écrit, afin de les décliner pour qu’elles aient plusieurs vies et qu’elles rejoignent différents publics », explique Valérie Beauchesne.

Concrètement, cette innovation se traduit par :

  • la diversification des formats (vidéos longues et courtes, balados, résumés d’actualité);
  • la multiplication des canaux (infolettres, notifications, plateformes sociales);
  • le déploiement d’un même sujet sur plusieurs supports.

Un exemple probant : le reportage Les tradwives ou l’appel de la féminité traditionnelle signé Fannie Arcand. L’enquête a d’abord été publiée sous forme de dossier écrit, avant d’être adaptée en contenus courts pour TikTok et en d’autres formats numériques. Une même histoire, plusieurs façons de la découvrir.

L’intégration de profils plus atypiques au sein de la salle de rédaction – réalisateur·rices, spécialistes vidéo – contribue aussi à stimuler la créativité. Comme ça, l’innovation ne se fait pas en vase clos : elle est collective.

Transparence et pédagogie : bâtir la confiance
Mais rejoindre les jeunes adultes ne suffit pas. Encore faut-il leur expliquer ce qui distingue le travail journalistique crédible d’autres contenus. « La confiance, c’est à nous de la bâtir en faisant preuve de transparence. On doit notamment expliquer la différence entre ce qu’on fait dans une grande salle de rédaction, et ce que font les influenceurs », souligne Florence Turpault-Desroches.

Cette transparence prend différentes formes. L’initiative En quête de solutions en est un exemple structurant. À travers des articles, balados et vidéos, elle propose non seulement d’examiner des enjeux de société, mais aussi d’explorer des pistes de solutions, ici et ailleurs.

Les balados, notamment, permettent d’ouvrir les coulisses du travail journalistique : choix des intervenant·es, démarches de vérification et défis rencontrés sur le terrain. Autant d’éléments qui contribuent à démystifier le métier et à clarifier ce qui différencie une enquête rigoureuse d’un simple contenu viral.

Enseigner les codes à la prochaine génération
L’effort se déploie également en amont, auprès des plus jeunes. Régulièrement, des élèves du secondaire visitent la salle de rédaction dans le cadre d’ateliers sur la désinformation, organisés en partenariat avec le Centre québécois pour l'éducation aux médias et à l'information. Les journalistes y expliquent leurs méthodes de travail, leurs standards et les principes qui guident leurs décisions éditoriales. Ces rencontres ont aussi mis en lumière une autre préoccupation.

« Quand on rencontrait des profs pour essayer de comprendre ce qu’ils voyaient, eux, comme enjeux, ils nous parlaient beaucoup de leurs craintes par rapport au développement de l’esprit critique », rapporte Florence Turpault-Desroches.

C’est dans cet esprit qu’est née la rubrique mensuelle À l’école du dialogue. Le chroniqueur de La Presse, Vincent Brousseau-Pouliot, se rend dans une classe pour débattre d’un sujet d’actualité avec les élèves. L’objectif n’est pas de convaincre, mais de stimuler la réflexion et d’exercer le jugement.

Au-delà des formats et des plateformes, l’enjeu demeure le même : permettre aux plus jeunes générations de développer les réflexes nécessaires pour comprendre et analyser ce qu’elles consomment.

Le résultat de ces initiatives et innovations ? Aujourd’hui, 24 % des lecteur·rices de La Presse ont entre 18 et 34 ans, une proportion équivalente à celle de la population québécoise. Et, tous les mois, le média rejoint 800 000 jeunes adultes sur TikTok et YouTube. Des chiffres qui montrent que la confiance n’est pas totalement ébranlée et que l’information de qualité trouve encore son chemin.