Le mouvement influence la façon dont on pense, crée et fonctionne au travail.
Vous vous considérez actif·ves? Vous courez les marathons, suez votre vie au Hyrox et ne jurez que par l’entraînement fonctionnel ? Good job ! Maintenant, parlons de votre « 9 à 5 ». Combien d’heures avez-vous passées assis·es aujourd’hui? Eh bien, vous faites peut-être partie du club des sédentaires (à ne pas confondre avec de l’inactivité physique) actif·ves. Parce que oui, on peut être à la fois sportif·ve… et sédentaire. Le blueprint des recommandations canadiennes pour les 18 à 64 ans ? Au moins 150 minutes d’activité physique par semaine, du renforcement musculaire deux fois par semaine, moins de huit heures par jour en position sédentaire, et des pauses fréquentes quand on est assis·e.
En théorie.
En pratique, selon PartipACTION, les Canadien·nes passent en moyenne 9,3 heures par jour en comportements sédentaires, sans compter le sommeil.
Neuf.
Point.
Trois.
C’est long, 9,3 heures. C’est une journée de travail, plus un épisode de votre série préf’. Et on s’étonne de tous nos maux.
Le travail pensé contre le corps
Depuis la pandémie (on se souviendra des défis pour bouger alors qu’on était confiné·es entre quatre murs), les initiatives bien-être se sont multipliées. Les intentions sont bien réelles, mais entre deux réunions qui s’enchaînent et une boîte de courriels qui déborde, le corps reste souvent le grand oublié des décisions organisationnelles. Le travail (de bureau) est encore pensé largement contre le corps.
Et ce n’est pas qu’un enjeu d’ergonomie et de posture (bonjour #techneck, dos barré et tendinite) ! Dans une étude publiée dans le Journal of Occupational Health, le chercheur Nicolaas P. Pronk parle du « paradoxe sédentarité-cognition ». Plus un emploi exige créativité, concentration, agilité décisionnelle, moins il offre d’occasions de bouger. D’après Pronk, les environnements professionnels, qu’ils soient en présentiel, à distance ou hybrides, sont optimisés pour la connectivité constante. Pas pour la mobilité. Bref, on veut des cerveaux performants, mais on les garde immobiles.
Exercice et mouvement : même combat? Pas tout à fait.
« On a confondu exercice et mouvement », observe Marie Larochelle, qui travaille chez Boite PAC et collabore aussi avec Mouvement HappyFitness. « L’exercice, c’est le training pour travailler notre cardio, notre force. Le mouvement, c’est le minimum vital dans une journée, comme marcher, se lever. »
Elle le dit franchement : « Même quand tu fais un gros entraînement le matin, tu peux quand même passer ta journée assis·e. On voit le mouvement comme : on met ça dans une case dans notre agenda une heure, c’est fait, puis après on est assis·es 8-9 heures! (rires) » Beaucoup de personnes actives connaissent très bien ce décalage : pratiquer du sport n’empêche pas de vivre une journée immobile.
« Après environ 30 minutes d’inactivité, le métabolisme commence déjà à ralentir, explique-t-elle. Quelques minutes de mouvement léger suffisent à relancer la circulation.»
Sur papier, la recommandation est presque déroutante de simplicité. « Un cinq minutes de mouvement toutes les 30 minutes. » Comme ? Une mini-marche, quelques pas, se lever, bouger un peu. Le problème ? C’est que la culture de travail rend même ça difficile.
« Moi la première, avoue Marie. Cinq minutes pour aller prendre une petite marche, je pourrais être en train de répondre à des courriels. »
Ce réflexe en dit long sur la culture de performance qui structure nos journées.

Le mouvement, ce carburant cognitif
Ça vous est déjà arrivé d’être bloqué·e sur un problème, d’aller marcher 15 minutes… et de revenir avec une solution ? Ce n’est pas une coïncidence, l’activité soutient directement la cognition. Les neurones qui déclenchent les idées créatives, les circuits qui favorisent la mémoire et la concentration, ainsi que les neurotransmetteurs qui régulent l’humeur et la motivation fonctionnent mieux lorsque le corps alterne mouvement et repos.
Une étude de Stanford citée par Marie Larochelle montre que des participant·es qui marchaient en brainstormant ont généré jusqu’à 60 % plus d’idées créatives que ceux·celles assis·es pour le même exercice.
Soixante pour cent. Rien de moins.
« On dit au monde : faut être créatif·ve, faut être stratégique, solutionner des enjeux… mais on les met dans la pire position physiologique pour faire ça. N’importe qui devrait pouvoir aller prendre une marche quand il·elle est bloqué·e sur quelque chose », souligne-t-elle.
Quand la culture bouge
Bureaux ajustables, check. Walking pad, check. Cours de yoga un mercredi midi, check. Ces outils ont leur utilité. Mais leurs effets demeurent limités si le rythme du travail ne change pas.
Un agenda saturé annule beaucoup de bonnes intentions. Et corriger le mobilier ne redessine pas une culture.
Il y a une nuance importante entre une activité bien-être ponctuelle et un véritable changement d’organisation. Ça se voit dans les politiques, les rituels et les comportements quotidiens.
Chez Boite Pac, l’équipe a choisi d’agir sur le cadre. Deux plages de deux heures par semaine sont bloquées, sans réunions — ni internes, ni clients. L’idée est de créer une marge de manœuvre.
« Quand tu as une heure entre deux réunions, tu ne prendras pas dix minutes pour marcher. Tu vas vouloir livrer avant le prochain meeting », explique Marie.
En libérant ces blocs, l’équipe peut allonger un lunch, aller marcher, s’entraîner ou simplement organiser sa journée autrement. Les réunions durent 55 minutes au lieu de 60 pour laisser un buffer. Certaines se font debout, d’autres en marchant. Les lunchs se prennent sans écran. Les pauses mouvement sont intégrées aux rencontres d’équipe.
Marie parle aussi d’«offsite solo» : des journées bloquées à l’agenda pour créer en mouvement, sortir, changer d’environnement, travailler autrement. Une façon de reconnaître que la productivité ne naît pas uniquement d’un écran fixe.
Évidemment, tout le monde n’a pas la même latitude. L’hiver québécois complique les pauses extérieures. Les grandes organisations, les milieux syndiqués ou les cultures déjà très installées ne se transforment pas en une semaine. Mais commencer à l’échelle d’une équipe, tester des formats de réunion plus courts ou instaurer des micro-rituels peut déjà déplacer quelque chose.
Le point décisif reste le même.
« Le vrai test d’une culture, c’est est-ce qu’on la maintient dans les moments plus difficiles, dit Marie Larochelle. Si le bien-être disparaît dès qu’on est dans le jus, ce n’est pas encore intégré dans la culture. »
Et puis il y a l’exemplarité.
« Si les gestionnaires restent vissés à leur écran, personne ne se lèvera. Il faut que ça vienne d’en haut. »
Les politiques écrites comptent, les comportements observés pèsent davantage.
On parle beaucoup de performance, un peu moins de la posture dans laquelle on la produit. Si vous venez de vous redresser en lisant ceci, c’est peut-être un premier pas.

Crédit : HappyFitness