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Montréal, samedi 18 novembre 2006

Quelques questions au Creative Globe Trotter... et ses réponses

Deux publicitaires de carrière, Thierry Secheresse et sa conjointe Lina Frattasio, sont de retour au Québec après 8 années de mandats à l’étranger. Thierry Secheresse a travaillé comme DC/DA pour FCB, JWT et McCann en Afrique, en Europe de l’Est et en Russie. Pour sa part, Lina Frattasio a été chargée de projets pour des entreprises et ONG diverses.

Le Grenier aux nouvelles a voulu en savoir plus sur leur expérience professionnelle et humaine en leur adressant quelques questions.

Curieux de la pub, quelle est votre question?
N'hésitez pas à nous envoyer vos questions.
Thierry et/ou Lina vous répondront dans une prochaine édition.


Thierry Secheresse et Lina Frattasio sont de retour d'un périple publicitaire de huit ans dans divers pays (voir www.thecreativeglobetrotter.com). Ceux-ci sont maintenant disponibles à Montréal.
Thierry: 514-779-4443.

Q- J'aimerais savoir comment il s'y est pris pour trouver des emplois lorsqu'il voulait travailler pour une agence qui n'était pas dans le même réseau. Je comprends qu'à l'intérieur de JWT, avec un peu d'expérience en pub, on peut se faire offrir ces opportunités, mais est-ce que parfois, voulait-il travailler dans une ville en particulier? Est-ce qu'il devait envoyer son porfolio? A-t-il fait face à des refus? Est-ce qu'il avait prévu au départ partir pendant 8 ans ou bien si ce sont juste les circonstances, et que ce sont les opportunités qui se sont enchaînées une après l'autre? Si on maîtrise l'anglais et le français, est-ce assez pour faire tous ces mandats à l'étranger? S'il avait voulu travailler plus longtemps pour une agence étrangère, est-ce qu'il aurait fallu connaître la langue locale?
R- Pas de secret, la démarche pour travailler à l'étranger est la même que pour travailler à Montréal. Tu prends ton portfolio et tu sonnes à la porte des agences. Bien sûr, selon tes affinités, tu cibles les réseaux pour lesquels tu voudrais travailler, tu cibles également les pays qui t'intéresse et, après, inch Allah. Avec l'expérience, tu te bâtis un réseau, mais il n'est pas obligatoire de pouvoir bouger au sein d'un même groupe sauf si tu as le temps d'attendre une hypothétique position qui peut très bien se libérer... au Kurdistan. Et là, cela dépend seulement de ton engouement pour le pays ou pour le poste à pourvoir. Maintenant, grâce a la Toile, tu peux envoyer ton portfolio online à travers le monde. Il est évident que les refus sont nombreux pour un tas de raisons différentes, refus qui peuvent également venir de toi, car la mission proposée est soit trop dangeureuse, soit inintéressante vs l'avancement de ta carrière ou autre. Évidemment, l'anglais reste le moyen de communication numéro un, mais pour te faire accepter plus facilement, l'apprentissage, même partiel, de la langue locale est un plus ou une nécessité comme en Asie ou en Russie. Il te permettra de mieux comprendre la logique de raisonnement de tes interlocuteurs et plus basique, de t'intégrer rapidement au pays.

Q- Est-ce difficile de rentrer au Québec après avoir bourlingué de la sorte? Comment réagissent les pubeurs plus sédentaires devant une telle expérience vécue?
R- Oui, il n'est pas aisé de se réintegrer mais ce n'est pas seulement propre au Québec. Tu as un parcours atypique et la mondialisation ce ne sont encore que de belles paroles, même si cela a un côté excitant… mais épeurant à la fois. Il te faut affronter l'autre, l'étranger. Te forger une vision globale de ton travail qui n'a plus sa place la minute où tu réintègres le sérail. L'internationalisation de ton portfolio qui, normalement, devrait être un plus, est perçu négativement, on ne sait pas où te classer alors que tu as toutes les armes pour affronter n'importe quel mandat, l'expatriation te donnant une capacité d'adaptation hors pair. En général, l'attitude est plutôt passive, voire indifférente ou bien teintée d'un léger mépris la minute où tu as mis un pied en Afrique. C'est une vision empreinte de préjugés car les talents sont nombreux sur ce continent. Mais contrairement à Ulysse de retour de son odyssée, je ne me suis jamais bercé d'illusions sachant que je n'étais nullement attendu.

Q- L'opportunité de travailler à l'étranger est-elle offerte seulement aux vieux loups d'expérience? Est-ce que les jeunes peuvent aussi avoir du succès et être engagés par les grands réseaux d'agences à travers le monde?
R- On a tous été jeunes et, pour moi, cette passion du voyage est lointaine. À force de passion et de tenacité, tout le monde peut decrocher un job de par le monde. Quand tu es jeune, tu as l'avantage de ne pas être cher. Quand tu prends de l'expérience, tu rassures mais les places sont plus rares. Attention cependant! Ce n'est pas une promenade de santé, ni le Club Med. En plus d'être performant immédiatement, il faut souvent t'adapter dans un environnement totalement nouveau. Il faut également être prêt à donner de soi pour prouver son engagement, et c'est là que se trouve la différence entre les mordus et les touristes.

Q- Quels conseils donner aux jeunes et aux plus expérimentés qui voudraient suivre vos traces?
R- Le premier conseil, c'est d'avoir une volonté à toute épreuve, être curieux et voir le monde comme un village. À l'heure d'Internet, il te faut être mobile et t'adapter rapidement. Il te faut aussi une bonne dose de masochisme (mais qui ne l'est pas dans la pub!) car c'est difficile avant, pendant et après. Notez que je ne suis pas le seul au Quebec à avoir choisi la voie de l'international, loin de là, et comme le disent FRED et FARID (ex-Marcel, Publicis Paris): "Un publicitaire qui n'a pas fait 10 agences, 10 pays, est mort. Comme un footballeur qui n'aurait évolué que dans un club dans un seul pays!"

Q- Quels conseils donneriez-vous à une personne désirant faire carrière dans le domaine de la conception publicitaire mais sans études dans le domaine des communications ou de la publicité? Est-ce que l'imagination, la créativité et la détermination ne vaut pas mieux qu'un bout de papier?
R- Il est évident que la créativité et la passion sont à la base du métier de concepteur publicitaire. Les études te donnent l'avantage de ne pas réinventer la roue à chaque projet et te permettent de te projeter plus en avant dans ton travail, un peu comme l'expérience. Mais c'est à double tranchant: soit tu n'en as pas assez, sois tu en as trop. Les très bons ne viennent pas nécessairement d'un moule, car c'est justement ce que nous devrions être occupés à briser à chaque nouveau défi. De plus, l'avantage au Quebec, où la mode est à la releve: beau, bon, pas cher, c'est que tout le monde a sa chance pour le meilleur et pour le pire.

Q- Pourquoi être parti à ces endroits?
R- J'ai toujours eu une âme pour le voyage, c'est une seconde nature. Alors, lorsque JWT m'a proposé de prendre en main la direction de création de leur agence en Ukraine, je dois avouer que je ne m'étais jamais intéressé à cette partie du globe mais l'occasion était belle de relever un challenge, découvrir une culture très riche dans de bonnes conditions et surtout de commencer sur une page blanche. C'est ce qui m'a poussé ensuite à continuer car j'ai aimé l'expérience et qu'elle a fait boule de neige.

Q- D'après ce que l'on voit sur le site Web de Thierry (www.thecreativeglobetrotter.com), les moyens techniques ne semblent pas ceux de pays si défavorisés?
R- J'ai surtout fait des pays en voie de développement, ce qui n'est pas automatiquement synonyme de défavorisé ou de peu de moyens. C'est à toi de te prendre en charge et de monter la barre le plus haut possible. J'ai toujours intégré des réseaux publicitaires internationaux avec pour mandat de servir leurs clients avec la même exigence de qualité de travail et de production que chez nous. Ce qui implique qu'il faut savoir dialoguer avec les grands clients internationaux et les servir en sachant utiliser les meilleures ressources internationales ou locales, là où elles se trouvent (talents créatifs, réalisateurs, maisons de production, photographes, etc.). Seul le niveau créatif a été difficile à égaler car il faut toujours tenir compte du niveau de développement de ton consommateur local.

Quand un VODAFONE veut établir qu'il est le leader dans un pays, en général, il va y mettre le paquet, ce qui lui permet de se bâtir une image quand il est encore seul sur le marché, qui sera difficile à détrôner dans le futur.

Q- Est-ce exceptionnel ces belles réalisations ou chose courante là-bas?
R- Pour l'Afrique, Afrique du Sud mise à part, cela reste exceptionnel, mais une fois que le consommateur a aimé et, surtout, qu'il comprend, enfin, qu'on le respecte, il va être difficile pour les annonceurs de ne pas respecter cette exigence de qualité que l'on retrouve partout sur internet ou les chaînes satellites. L'explosion des moyens de télécommunication est une révolution pour ce continent méconnu. Les populations peuvent maintenant dialoguer à égalité avec le reste du monde.

Ce qui a également été très valorisant, c'était d'établir des standards de qualité pour tirer le niveau de la profession vers le haut et éliminer les rigolos. Pour la Russie et l'Est, par contre, on est dans la normalité; seul le métier de publicitaire est une nouveauté et il était encore difficile de trouver localement les ressources humaines nécessaires à la bonne marche d'un service de création.

Q- D'autres Québécois ayant travaillé en pays étrangers ont rapporté comment notre problème d'identité au Québec (américanisation vs québécisation des pubs) n'était rien à côté des pays étrangers qui avaient souvent encore plus d'ethnies à connaître et à satisfaire pour avoir de bons résultats dans leur communication. Avez-vous rencontré ces mêmes problèmes? Si oui, comment les avez-vous résolus?
R- Quand vous vous retrouvez dans un pays avec des dizaines d'ethnies différentes et autant de langages, ou bien quand la langue officielle est celle du colonisateur honni, vous marchez sur des oeufs. Le fait d'avoir travaillé au Québec m'a beaucoup servi pour aborder ces problèmes, car c'est une dimension de notre responsabilité que j'ai découvert à Montréal. J'ai donc toujours essayé de les résoudre cas par cas et la réponse a toujours été de valoriser l'image, car une image vaut 1000 mots et que les codes visuels sont universels. C'était d'autant plus simple pour moi que je suis directeur artistique. Chose supra-importante également, je me suis toujours appuyé sur mes équipes de création locales, les seules à pouvoir m'apporter la matière nécessaire à ce foisonnement des cultures diverses et éviter l'impair surtout si, en plus, vous êtes dans un pays avec une population partagée entre chrétiens et musulmans. Il est très important d'avoir assez d'écoute, de psychologie, de jugement, de doigté et d'autorité pour mener des équipes locales (avec la gestion des langues, des individus, des sensibilités). La musique m'a également souvent permis de trouver des solutions pour fédérer les consommateurs de tous bords.

Q- Que penser du débat globalisation des pubs versus régionalisation,
global versus local à la suite de votre expérience sur le terrain?

R- Le global a encore beaucoup de chemin à faire, croyez-moi. Les peuples sont en général très attachés à leur langue, leur culture, leur histoire avec des tendances nationalistes plus exacerbées qu'il n'y parait. Prenez par exemple la Russie: en Ukraine, j'avais des clients qui refusaient carrément de parler russe. Au Cameroun, la minute où les codes ethniques étaient différents, le rejet était immédiat. On devrait parler plus de Glocal, une globalisation qui s'adapte aux réalités locales sans s'imposer et pour le mieux-être de tous.

Q- Comment avez-vous aimé chaque pays, agences, milieu où vous avez bossé?
R- Cela n'a pas toujours été facile, mais j'avais fait un choix et je m'y suis tenu. Je suis quelqu'un de foncièrement curieux... pour le meilleur ou pour le pire. Chaque pays visité m'a amené à avoir un autre regard sur l'autre pour pouvoir le comprendre. J'ai fait beaucoup de formation avec mes créatifs en prenant toujours soin de me mettre à leur niveau pour ne pas m'imposer, et pour faire tomber les barrières de langue ou de culture entre nous. J'étais là pour donner, essentiellement, et leur prouver que tout était possible, question de volonté et de savoir-faire. Par contre, ce qui m'a le plus surpris, c'est cette méconnaissance et ce désintéressement des marchés difficiles par les réseaux de publicité internationaux alors que c'est une chance inouïe de pouvoir établir des bases saines dans un monde en construction. Il est évident que les têtes brulées sont rares et que l'expérience vécue n'est pas perçue comme valorisante, une fois rentré à l'ouest. Je suis sorti grandi de cette expérience, plus respectueux et plus convaincu que jamais que "The sky is the limit".

Q- Comment voyez-vous la pub d'ici depuis votre retour? Changements pour le mieux, pareil, pire qu'avant?
R- Ce que je vois est mieux, je sens un milieu en pleine mutation mais encore imparfait dans sa recomposition. Je regrette une certaine implosion du marché où tout le monde est en ordre disperse et où le rôle de leader des agences et des gens d'expérience ne s'exerce plus aussi fortement que par le passé
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