• En Amazonie, Infiltré dans le meilleur des mondes

    Le documentaire dénonciateur Wal-Mart:The High Cost of Low Price n’a jamais eu d’impact significatif sur les ventes du géant américain du commerce de détail. Ainsi, il y a fort à parier que les observations du journaliste Jean-Baptiste Malet dans son essai, En Amazonie, Infiltré dans le meilleur des monde, ne bouleverseront guère le chiffre d’affaire du spécialiste de la vente en ligne Amazon.

    Pour débuter le récit, car c’en est un, l’auteur décrit les rencontres avec des collègues potentiels en se dérobant avec une certaine objectivité: «Les tasses de nos cafés sont vides. Sophie, dont j’observe les cheveux abîmés, tripote nerveusement sa petite cuillière, qu’elle ne pose que pour rouler une cigarette dont elle aspire maintenant la fumée.» On croirait lire Robbe-Grillet! Cherchant à comprendre les conditions de travail d’Amazon, Malet relate avant d’accuser.

    C’est après avoir, sans succès, voulu obtenir une entrevue avec le personnel de l’entreprise qu’il s’y infiltra en tant qu’employé. C’est à Montélimar en France qu’il exerça ce journalisme sous le manteau. Il parvint à se faire embaucher à l’approche des Fêtes. Alors que l’entrepôt triple ses effectifs au cours de la période bénie de la consommation tout acabit.

    Chez Amazon, on aime les slogans et autres formules du prêt-à-penser. Et le slogan d’Amazon? Dans la langue d’Arcade Fire, les manutentionnaires français doivent retenir la devise suivante: Work hard, Have fun, Make history. En anglais dans le texte.

    Mais les cadres d’Amazon se targuent de proposer à leurs employés une ambiance conviviale. Interdiction de se vouvoyer! À tu et à toi, tout le monde se côtoie. Pour une des cadres françaises de la multinationale, ce bref relâchement de la bienséance s’avère le nec plus ultra de la détente au boulot et du respect mutuel.

    Mais cette fausse camaraderie ne s’avère qu’une façade à une cadence de travail sur le plancher à faire déchanter le plus joyeux drille. Pauses réduites, interdiction de manger dans l’entrepôt, fouilles systématiques du personnel, interdiction de parler des règles de l’entreprise en dehors du travail .

    À mesure que les éreintantes nuits de labeur du journaliste déguisé en manutentionnaire amazonien se font sentir, sa prose d’observateur posé fait place à une prise de position franche. De l’intérieur. Même si ses élans romanesques se lisent toujours: «Cette nuit, à l’issue de notre brève formation, nous sortirons à travers les épais panaches de brume qui recouvrent maintenant l’entrepôt titanesque. Même les phares des automobiles ne peuvent percer cet épais brouillard…»

    Le plus ironique? Ce bouquin peut se commander sur Amazon...

    En Amazonie. Infiltré dans le «meilleur des mondes»
    Jean-Baptiste Malet
    Éditions Fayard

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    Stéphane Plante cumule plus de 20 ans d’expérience en tant qu’animateur, comédien, improvisateur et rédacteur. Il joindre à l'équipe du Grenier aux nouvelles en tant chroniqueur pour décortiquer les bouquins consacrés au monde du travail et à la vie socioécocomique.