• Chasse ouverte aux chasseurs de tête

    J’ai commis plus d’un article au sujet des recruteurs. Je me sens pourtant forcée d’y revenir, parce que les candidats avec lesquels je suis en contact ne cessent de m’en parler pour s’en plaindre. Si certains ont eu la malchance d’être en contact avec l’incompétence ou l’arrogance incarnées, dans la majorité des cas, comme j’ai tenté de l’expliquer ici, j’estime que leurs plaintes découlent plutôt de leurs attentes irréalistes envers ceux-ci.

    Une recherche avec les mots «bad recruiter» sur Google m’a permis de dénicher une foule d’articles du genre «Comment reconnaître un bon ou un mauvais recruteur» et d’autres proposant d’expliquer pourquoi on les déteste, ou pourquoi ils sont mauvais pour votre carrière. Sur linkedin, ce groupe pour les recruteurs s’est même fait l’hôte d’une discussion dont le thème est «pourquoi les recruteurs sont de mauvaises personnes»!

    Plus près d’ici cet article d’une blogueuse du site Isarta «Les chercheurs d'emplois à la merci des chasseurs de têtes» recueille les commentaires parfois virulents de candidats excédés, déçus de leurs services.

    Pourtant, le recrutement est un service gratuit pour les candidats. En ce sens, il serait facile de faire un parallèle entre ce secteur et celui des applications en ligne gratuites. En ce qui concerne ces outils, les attentes des consommateurs seront très limitées et les plus avisés sauront que «Si c’est gratuit, vous êtes le produit» comme l’explique de façon amusante ce vidéo.

    Sauf pour l’expression occasionnelle de leurs préoccupations relatives à l’omniprésence des marques, à la protection de la vie privée ou au vol d’identité, les usagers de ces applications acceptent ce contrat tacite sans trop rechigner, puisqu’il est au centre du modèle d’affaires de l’entreprise. Le point de vue est bien différent du côté des candidats qui bénéficient pourtant également d’un service gratuit, lorsqu’ils sont en relation avec des cabinets de recrutement. Ils acceptent beaucoup moins facilement les contraintes de ce modèle d’affaires, ils s’insurgent à l’idée « d’être le produit » et ils l’expriment avec véhémence. Dans la discussion linkedin référencée plus haut, on se plaint du manque de transparence et du manque d’égard des recruteurs, on met en doute leur compétence et même leur valeur en tant que personne. Pourquoi?

    On accuse surtout les recruteurs d’omettre de répondre à tous leurs appels, d’ignorer certains courriels et de négliger des suivis. Ils ne sont pourtant pas les seuls, ce phénomène parait épidémique dans la société. On le reprochera aux jeunes, mais on leur pardonnera parce que ce serait de leur génération. On en excusera d’autres en raison de leurs lourdes responsabilités, mais les recruteurs eux, ne trouveront pas grâce, même s’ils évoquent leur charge de travail importante et la nécessité de prioriser leurs contacts en fonction de leurs mandats. Le sentiment de vulnérabilité qui habite souvent les candidats, explique sans doute qu’ils considéreront comme autant d’insultes, les manquements du recruteur.

    Il va sans dire que les candidats sont en droit de s’attendre à un traitement respectueux. On peut également espérer que la considération pour autrui et le civisme nous inspirent tous à ne pas laisser nos messages téléphoniques sans retour et à faire preuve de rigueur dans nos suivis - recruteurs ou candidats! Pour avoir travaillé pendant plusieurs années à titre de recruteur, je peux vous affirmer sans l’ombre d’un doute que beaucoup de candidats ne retournent pas les appels de recruteurs, lorsqu’ils ne sont pas en recherche active d’un emploi…!

    L’autre blâme fréquent est que le recruteur n’accorde pas l’attention voulue à leur candidature, alors « qu’ils ont tout ce qu’il faut », «qu’ils correspondent à tous les critères indiqués dans l’affichage de poste». Ils oublient ce faisant qu’un affichage de poste ne représente souvent qu’une partie de l’information que le recruteur possède, plusieurs raisons pouvant motiver un recruteur à taire certains aspects.

    Un recruteur pourrait par exemple être forcé de cacher des critères de recherche et de sélection, parce que s’ils étaient connus, ils pourraient révéler des éléments de la stratégie de l’employeur à ses concurrents. Il me vient en tête un mandat passé: une maison d’édition spécialisée, dont les activités habituelles visaient une clientèle d’entreprise (B2B). Cet employeur recherchait une personne possédant de l’expertise dans le développement et le marketing de produits destinés aux enfants, pour lancer une nouvelle gamme de produits grand public. Si l’ensemble des critères de sélection pour ce poste avait été diffusé, l’employeur aurait annoncé ses plans de développement à ses concurrents.

    Le candidat qui se mesure à un affichage de poste ne révélant qu’une partie de la grille de sélection tirera de son analyse une conclusion erronée, laquelle le recruteur ne pourra pas éclairer, du moins pas sans trahir la confiance de l’employeur, son client.

    Pour le candidat il est donc important d’avoir des attentes réalistes quant à la transparence et la disponibilité des recruteurs. Il se doit de garder en tête qu’il n’est pas le client du recruteur mais plutôt le produit qu’il vend. De leur côté certains recruteurs gagneraient à s’inspirer des marchands qui manipulent avec soin leur précieuse marchandise afin d’en préserver la valeur, mais ça, c’est une autre histoire…